Agir à l’échelon territorial

Résumé de l’épisode précédent : les chocs vont s’accumuler, et la résilience devient une obligation pour les sociétés modernes. Afin de traiter les « causes » de ces chocs en profondeur, il faut que cette résilience s’opère dans le cadre d’une transition écologique et sociale. Mais quel est le meilleur cadre d’action pour la réaliser ?

Cet article, comme ceux de la rubrique « Contexte » et contrairement aux entretiens et autres contenus, sont l’expression de mon point de vue personnel – celui-ci étant issu de plusieurs lectures et échanges. L’article sera progressivement étayé au fur et à mesure du développement du site et des apports complémentaires.

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Le résumé de l’article

  • le « territoire » donc nous parlons est défini de manière relative et dynamique : c’est « l’espace de vie » nécessaire à une communauté donnée. Il correspond à la fois à une réalité observée et à un attachement culturel et historique.
  • ce périmètre est idéal pour la transition, parce qu’il permet à ses habitants de s’y identifier, parce qu’il leur est relativement connu et « arpentable », et parce que les acteurs y sont généralement en réseau solidaire
  • sans se fermer aux autres territoires, ou aux entités supérieures ou transverses (pays, organisations internationales …), le territoire peut concentrer les efforts des acteurs engagés dans la transition et la résilience, notamment pour inspirer les autres, passer à l’acte et « dépasser » l’éco-anxiété, et pour mieux répondre à des impacts environnementaux qui seront différents d’un territoire à un autre.
  • Il existe donc une sorte de « chaîne de valeur« , de la sensibilisation à l’action terrain (même sous forme d’expérimentation) en passant par l’échange, la compréhension et la mobilisation des acteurs. La transition écologique et sociale étant le plus grand enjeu auquel l’humanité ait à faire face, il est nécessaire pour chacun d’entre nous de nous positionner sur cette chaîne et d’y jouer un rôle.

Attention : il est fortement conseillé de lire l’article précédent sur la Transition et la Résilience (cliquez sur le lien) avant d’entamer celui-ci.

La taille, c’est important

Troisième mot-valise : le territoire. En France, ce terme a remplacé « la Province » depuis quelques années (« La France des Territoires », plus ou moins synonymes des « Régions »). Déjà, ce n’est pas la capitale. Mais encore ?

Une définition toute relative

Pour éviter une énième définition, partons sur une notion de relativité : le territoire sera un espace de vie autour d’une communauté. Par « espace de vie », on peut entendre « l’espace nécessaire pour vivre » avec les ressources de base – l’eau, l’énergie, l’alimentation … et plus généralement ce qui est nécessaire à l’épanouissement humain.

Un territoire peut donc être très vaste si on se base sur une métropole (qui a besoin de beaucoup de surface agricole pour nourrir ses centaines de milliers d’habitants), ou au contraire plutôt réduit si l’on se situe au centre d’un village. Il peut dépendre aussi de la configuration géologique, du type de terres, des différents climats locaux permettant de cultiver plus ou moins densément, ou encore d’axes de communication.

Cette notion de territoire peut être définie, elle peut aussi être observée. De nombreuses études et théories ont émergé en ce sens, des bio-régions proposées par Bruno Latour aux « bassins de vie » répertoriés par l’INSEE. En ce sens, elle est fondamentalement différente des territoires « imposés » comme les zones administratives et, bien sûr, les frontières nationales.

Je ne nie pas que les limites des Etats, ou parfois des régions, n’épousent pas une réalité culturelle ou géographique – parfois oui, et parfois non … – mais elle n’est pas forcément adaptée aux enjeux de la transition écologique et sociale. Ces limites administratives sont donc à considérer avec du recul, bien qu’elles soient prépondérantes dans les périmètres d’action des acteurs institutionnels.

Enfin, reste le territoire historique, le « pays », qui a façonné les peuples et les identités. Ce peut être des zones rurales, montagneuses, côtières, ou au contraire des grandes villes avec un patrimoine prestigieux : cette notion d’appartenance culturelle aura une valeur importante dans la capacité de résilience et d’adaptation d’une population.

Avantages de la proximité

On peut donc relier notre définition « idéale » du territoire à la proximité : ce qui est autour de nous. Je pose d’ailleurs la question à la plupart des interviewé.e.s sur Tikographie : « quel est le territoire idéal selon vous ? » Et la réponse ressemble généralement à : « ce qui nous concerne« .

Impliqué, concerné, engagé … comme dans l’histoire de l’omelette au lard : pour agir et se transformer, il faut déjà se sentir concerné. Premier avantage de la proximité : ce territoire nous « parle », il est celui dans lequel on vit et auquel on s’identifie. S’il lui arrive quelque chose de mal ou de bien, nous en ressentons une douleur ou une joie.

Cette proximité est aussi celle d’une culture, d’une histoire commune et d’un peuple, qui fait que vous vous présenterez peut-être aux autres comme Auvergnat, ou Corse, ou Breton, ou Alsacien, ou Lyonnais, ou Parisien … tout en étant Français (voire Européen, mais c’est plus rare), car c’est une part de votre identité.

Second avantage du territoire : on se le représente facilement, parce qu’on le parcours régulièrement. Sans pour autant en connaître les moindres recoins (sauf si votre métier est arpenteur), vous en connaissez les paysages, les grands axes et les principaux points d’intérêt, vous êtes familier avec certains de ses arbres, certaines de ses montagnes ou de ses plages …

Et je termine par le plus utile pour l’action : dans un territoire, nous connaissons les acteurs. Enfin, DES acteurs, là aussi jamais tout le monde, mais c’est ici que se situe la base de notre « réseau ». C’est donc par ces personnes, ces acteurs qui nous entourent, que nous parviennent les informations, et que peut se concrétiser l’action. J’ai pu l’observer depuis les débuts du Connecteur en 2016 à Clermont : le territoire y est décrit quasiment par tous comme solidaire, proche, bienveillant, parfois à la limite de l’entre-soi … ce qui veut dire qu’un acteur (entreprise, collectivité, association, ou individu) pourra se mobiliser pour la cause de son territoire plus facilement.

Le territoire est donc un périmètre idéal pour comprendre, échanger et agir sur ce qui le concerne – c’est une forme de tautologie, mais qui se vérifie aisément. Et, comme le changement environnemental va d’abord se manifester sur les territoires, c’est à mon avis par là qu’il faut commencer à se mobiliser.

La transition et la résilience … territoriales

Pourquoi sommes-nous souvent désemparés face au changement climatique ou à l’effondrement de la biodiversité ? Pour plein de raisons, mais notamment parce que les responsables politiques (et souvent économiques) n’arrivent pas à se mettre d’accord. « Cela ne sert à rien d’agir en France si les Indiens ou les Chinois font autre chose« , entend-on au bar-tabac-PMU « Le Balto ». Pas faux … cependant, l’action locale reste d’une grande valeur. Pour les raisons suivantes :

Parce que les impacts seront territorialisés

Le climat est par essence une problématique globale. Les gaz à effet de serre survivent plusieurs dizaines d’années dans l’atmosphère, et ils sont brassés en quelques semaines sur toute la planète. Nous sommes donc bien impactés par les émissions de CO2 ou de méthane venant des Etats-Unis, de Shanghaï ou de Paris. Les mécanismes sont différents mais la logique est la même pour le cycle de l’eau ou la biodiversité.

Pourtant, l’impact de ces phénomènes globaux sera en bonne partie local. Pourquoi ? Simplement parce que chaque territoire est spécifique du point de vue naturel et humain. En Auvergne, nous n’avons pas de littoral, donc nous ne sommes pas directement concernés par la montée des eaux, les submersions ou l’érosion du trait de côte. En revanche, nous avons un GROS problème hydrique depuis 2018, et beaucoup de forêts potentiellement impactées. La barrière montagneuse de la Chaîne des Puys entraîne un effet de foehn sur Clermont fort agréable la plupart du temps mais vraiment insupportable quand la pluie qui nous manque s’arrête sur les Combrailles.

Plus globalement, un territoire près du pôle Nord et un territoire sur l’équateur n’auront pas les mêmes conséquences et les mêmes problèmes. Idem pour un territoire rural en Arkansas et une ville surpeuplée en Inde. Donc : problème global, « solutions » locales.

Parce que nous pouvons nous mobiliser

C’est le pendant de l’argument cité un peu plus haut : les acteurs d’un territoire peuvent plus facilement se mobiliser. Parce qu’ils sont liés aux institutions du territoire – son gouvernement, par exemple, qui peut édicter des lois, donner des ordres ou répartir des financements – mais surtout parce qu’ils sont solidaires, d’une façon ou d’une autre, pour la survie et le développement du territoire.

Les nombreuses formes de générosité et de solidarité qui ont émergé durant la pandémie du Covid-19 en sont de beaux exemples : particuliers aidant aux champs ou réalisant des éléments de respirateurs sur des imprimantes 3D, entreprises adaptant leurs chaînes de production pour fabriquer des masques …

Même en « temps normaux », on voit bien les réseaux d’entraide – économique, sociale – qui existent au niveau local. J’ai pu observer le fonctionnement de l’écosystème des start-ups auvergnat pendant quelques années, et les entrepreneurs – comme dans beaucoup d’autres territoires – y bénéficient de nombreux soutiens locaux.

En résumé, dans une logique de résilience et si les acteurs ont pleinement conscience des enjeux, je suis convaincu qu’ils sauront se mobiliser intelligemment pour le bien de ce cadre de vie qui leur est cher.

Parce que l’on peut donner l’exemple

Il ne faut pas sous-estimer la capacité d’inspirer les autres. Nous sommes dans un monde ouvert, et même si les frontières se ferment à cause de la pandémie (ou du populisme), Internet est un atout formidable pour la diffusion de la connaissance.

Je vais prendre l’exemple d’une des plus belles initiatives nées grâce au numérique : les conférences TEDx, qui sont une déclinaison locale et « auto-portée » des grandes conférences TED. « Des idées qui méritent d’être partagées » en est la devise. On y trouve, de manière gratuite et accessible (propos vulgarisés, durée limitée à 18 minutes), plusieurs milliers de vidéos de chercheurs, d’entrepreneurs, d’artistes, d’écrivains et de personnes engagées. Le succès phénoménal des TEDx – plus de 3000 par an dans le monde en 2019 – montre le « besoin d’inspiration » des gens.

Cette inspiration, nous pouvons la générer en montrant l’exemple. Cela peut vouloir dire « être vertueux », ou tout simplement « prendre un peu d’avance » … pourquoi pas par l’expérimentation ? Pour montrer l’exemple, il faut agir, réaliser quelque chose. J’ai pu être un peu critique sur le monde des start-ups, mais il y a un enseignement majeur que l’entrepreneuriat innovant nous apporte : « fail forward« , ou le droit à l’erreur combiné au besoin de se tromper pour apprendre. « Ceux qui ne font rien sont priés de ne pas déranger ceux qui essayent » en est sans doute une bonne traduction. Si nos expérimentations en transition sont sincères, pensées pour « passer à l’échelle » (donc pas juste un essai de plantation dans son potager) et relayées sur Internet, elles pourront avoir une valeur inspirante pour les autres. Et inversement : n’hésitons pas à nous inspirer des autres territoires qui ont essayé.

D’autant plus qu’il y a tout simplement une valeur à « faire », à mettre la main à la pâte (plutôt que dans le cambouis, peu compostable). Pour dépasser la peur d’agir, il suffit … d’agir. L’action est ici un remède à la douleur psychologique, à l’éco-anxiété, selon la thèse de Paul Ricoeur.

La souffrance n’est pas uniquement définie par la douleur physique, ni même par la douleur mentale, mais par la diminution, voir la destruction de la capacité d’agir, du pouvoir faire, ressentie comme une atteinte à l’intégrité de soi.

Paul Ricoeur

L’action est aussi foncièrement agréable – surtout quand on a toute sa vie travaillé dans un métier « intellectuel ». Fabriquer de ses propres mains, créer avec son cœur ou ses tripes font appel à des mécanismes différents et complémentaires du cognitif. La communauté des makers, les animateurs de FabLabs et autres espaces de création partagée ne s’y trompent pas. Et ce passage à l’acte nous « resynchronise » avec nos valeurs, il nous confronte au réel et nous permet de mieux nous y identifier.

Nous pouvons trouver beaucoup de plaisir à l’action dans la transition et la résilience. Et cette action est davantage porteuse de sens et d’efficacité sur notre territoire.

Parce qu’on n’a pas le choix

Enfin, parce qu’à l’heure où j’écris ces lignes, nous sommes fin avril 2020, que l’on ne sait pas vraiment comment vont se passer les prochains mois du côté sanitaire, et parce que l’été présente un vraie risque de sécheresse en Auvergne pour la 3ème année consécutive.

Et encore, je ne suis pas au fait des problèmes précis d’effondrement de la biodiversité ou d’appauvrissement de la chimie des sols, comme le présente le Stockholm Resilience Center (au niveau mondial). Mais je pense que ce n’est pas glorieux de ce côté non plus.

Le schéma des « limites planétaires » qui montre le degré d’urgence dans 9 domaines naturels. / Crédit : Stockholm Resilience Center

Donc, c’est bien – et c’est important – de se triturer les méninges, mais à un moment il faut agir : sensibiliser autour de nous – de manière ouverte et participative – échanger, essayer de comprendre, mobiliser des acteurs et des moyens, et faire.

Vous êtes arrivé.e au bout de ma petite démonstration personnelle. Pardon d’avoir été un peu long mais ce sujet de la transition et de la résilience est, je pense, le plus important auquel nous ayons à faire face tous ensemble.

J’espère vous avoir expliqué clairement la logique de Tikographie et de mon travail en général (voir l’article sur les Projets partenaires). Ces deux articles – celui sur la Transition & Résilience, et celui-ci sur le Territoire – seront régulièrement enrichis au fur et à mesure que se développera le site. Et je serai toujours intéressé par vos remarques et vos recommandations à ce sujet, n’hésitez pas à m’écrire pour cela 🙂


Damien