Jean-Anaël Gobbe : « l’éco-conception web est pensée sur le cycle de vie »

Prendre en compte toutes les étapes d’un produit ou d’un service numérique, de la conception à la fin de vie : c’est le credo de Jean-Anaël Gobbe, co-fondateur d’Aristys Web.


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Pourquoi cet article ?

J’ai connu Jean-Anaël autour de la communauté du Connecteur, et plus généralement de l’innovation numérique en Auvergne. L’activité d’Aristys se distinguait de celle des autres agences de par son engagement environnemental.

A tel point que le site de Tikographie utilise la solution d’hébergement Aonyx, assurée par Aristys et basée à l’Ecocenter d’IBO – un des datacenters les plus « propres » de France (voir plus bas)

Jean-Anaël étant personnellement engagé dans de nombreuses initiatives nationales liées à l’éco-conception, il m’a semblé pertinent de l’interviewer au regard de l’impact du digital sur l’environnement.

Damien

L’intervenant: Jean-Anaël Gobbe

Après une formation dans le milieu bancaire, puis une évolution vers le numérique (spécialiste Apple dans la grande distribution), Jean-Anaël choisit l’entrepreneuriat en 2016 avec la création d’Aristys Web.

Auto-formé sur l’éco-conception web et les problématiques de référencement, puis de gestion de projet, il donne donne des cours à l’ESC Clermont et dans plusieurs organismes de formation sur ces sujets ainsi que sur la culture digitale et la conformité RGPD.

Jean-Anaël est marié et père de 2 enfants.

Jean-Anaël interviewé par le Connecteur sur sa vision de l’innovation, fin 2019 / Crédit vidéo : le Connecteur

La structure : Aristys Web

Aristys est une agence digitale spécialisée en éco-conception numérique, en UX Design, et en référencement.

D’entreprise classique, elle se transforme en 2020 en une marque exploitée par des indépendants, chacun passionnés et spécialisés dans ces domaines.

Voir le site d’Aristys Web : aristys-web.com
Contacter Aristys Web par mail : contact@aristys-web.com

Tu es particulièrement sensible à la question de l’impact environnemental du numérique. Quelle est ton approche du sujet ?

La question de l’impact environnemental, éthique et social d’un produit – ou d’un service, mais c’est plus “parlant” pour un produit – [se mesure] à chaque étape de son cycle de vie. De la conception, au sens de l’idée, en passant par l’extraction des matières premières, la fabrication, le transport, l’utilisation et la fin de vie.

Il faut mesurer cet impact environnemental, faire de vraies études scientifiques ! Et cela s’apprécie notamment à travers l’utilisation, qui a un impact sur une durée. Dans l’absolu, un objet éphémère conçu pour durer 2 heures n’aura évidemment pas le même impact qu’un autre objet utilisé pendant 15 ans. C’est, globalement, cette pensée en “cycle de vie” qui est à la base de l’éco-conception.

Peux-tu nous expliquer le principe de l’éco-conception par une analogie ?

C’est [en effet] utile de l’appliquer à un produit assez courant : la voiture thermique. Pour une [telle] voiture, c’est l’utilisation qui sera écologiquement impactante. Pour une voiture électrique, ce sera plutôt la production et la fin de vie – les batteries étant aujourd’hui très difficiles à recycler.

Encore une fois, avant de dire qu’un objet pollue, il faut voire chaque étape de son cycle de vie. On voit pour la voiture thermique que les étapes ne sont pas les mêmes que pour la voiture électrique. Mais il y a aussi la question du contexte d’utilisation. Par exemple, si tu conduis une Tesla en France, où l’énergie provient à 90% du nucléaire, et que tu fais peu de kilomètres, tu auras plus d’impact que dans un pays alimenté en renouvelable et que tu fais beaucoup de kilomètres.

Avant de dire qu’un objet pollue, il faut voire chaque étape de son cycle de vie

Pour résumer, c’est réducteur et facile de dire qu’on est écolo parce qu’on roule en Tesla, excepté si l’énergie alimentant les batteries provient du renouvelable : la voiture thermique n’est pas plus impactante, cela dépend de la voiture thermique concernée, de son utilisation et de son pays d’utilisation.

Une Smart Fortwo électrique en recharge à Amsterdam. La taille du véhicule, électrique ou non, est un facteur majeur de mesure de son impact environnemental / Crédit photo : Mario Roberto Durán Ortiz (Wikimedia Commons, CC BY SA 2.0)

La période actuelle est-elle plus favorable à la prise en compte de l’impact environnemental des produits et des services ?

Il y a une question d’acculturation sur la notion d’impact écologique. [Par exemple,] les produits bio, il y a 15-20 ans, étaient regardés bizarrement … et aujourd’hui, il y a des rayons entiers dans les grandes surfaces ! Le consommateur est donc plus averti et accoutumé qu’auparavant.

Il faut regarder au-delà de l’écologie (….) : quels sont les impacts éthiques et sociaux ?

Mais on peut aller au-delà de l’environnemental : à chacune de ces étapes [du cycle de vie], quels sont les impacts éthiques et sociaux ? Exemple : est-ce que mon PC, même s’il est moins impactant en termes environnemental, (…) n’est pas fabriqué avec des gamins qui vont chercher du silicium dans des mines ? C’est une vraie problématique : il faut regarder au-delà de l’écologie. Entre quelques grammes de CO2 en moins et un produit fabriqué entièrement made in France, le dernier n’est-il pas préférable ?

Le travail des enfants est particulièrement présent dans plusieurs mines, de silicium ou autres. C’est la question de l’impact social et éthique, au-delà de l’environnement / Crédit photo : ILO/M.CROZET (Wikimedia Commons, CC BY SA 4.0)

Aristys est membre du Pôle Eco-conception à Saint-Etienne depuis 3 ans. Quels sont les autres acteurs de ce domaine en France ?

Il faut savoir que le Pôle Eco-conception rassemble plutôt des ingénieurs, ils sont orientés produits – et laissent à Green IT et à l’INR le soin de développer l’écoconception numérique.

Green IT est un collectif, on y trouve une grosse centaine de boîtes françaises, que des TPE et PME. A côté, le “Club Green IT” – qui est devenu l’INR, l’Institut du Numérique Responsable basé à Paris – rassemble 25 grands comptes …

Nous l’avons intégré dans le but d’aider à la construction d’un référentiel sectoriel national en éco-conception numérique, avec une approche transversale et détaillée en janvier 2020. Nous sommes le seul petit acteur de ce Club !

Quels sont les entreprises françaises “en pointe” sur la question du numérique responsable ?

Certaines entreprises font des efforts remarquables, comme le groupe Seb ou encore Décathlon – qui communique en rayon sur l’impact environnemental de leurs produits. [Ainsi que] Casino, dans l’agroalimentaire.

Mais les efforts les plus notables sont souvent méconnus car il s’agit de TPE et PME. C’est [par exemple] le cas pour l’entreprise française Gobilab qui fait des gourdes bio-sourcées avec zéro perte de plastique à la fabrication. On a souvent tendance à focus sur les initiatives d’envergure nationales et au-delà mais n’oublions pas que les petits ruisseaux font les grandes rivières …

Et du côté des labels ?

Pour les produits, il y a plusieurs labels – par exemple l’écolabel pour les produits ménagers, qui est européen. On s’est même basé dessus pour créer notre label auto-déclaré !

Je connais donc bien cette problématique de la labellisation, j’ai été formé sur 2 demi-journées spécifiquement à cette question de la propriété intellectuelle. Mais le mieux est de regarder les recommandations du Pôle Eco-conception.

Comment as-tu choisi d’orienter Aristys sur l’éco-conception web ?

A mon sens, l’effort [de protection de l’environnement] doit être fait partout, que tu sois à Clermont ou à New York – et dans tous les domaines d’activité.

Comment on peut faire du web autrement ? C’était notre question quand on a créé Aristys avec Christophe [Amelot], en 2016. Trois mois après, j’assistais, un peu par hasard, à une conférence de Frédéric Bordage donnée à Pascalis, et là, ça été le véritable déclic ! Rapidement, Frédéric est devenu notre « maître à penser » – il est le fondateur du collectif GreenIT – [car] il se bat corps et âme pour cette cause. On s’est alors mis en relation avec la Maison Innovergne, organisateur de la conférence … et tout est parti de là.

Petit reportage de France Stratégie (think tank gouvernemental) sur l’éco-conception, avec une intervention vidéo de Frédéric Bordage / Crédit vidéo : France Stratégie

On a vécu, depuis, une aventure autour de l’éco-conception juste géniale ! Même si la structure Aristys s’est transformée récemment au regard de la crise économique, on continue à notre échelle, avec notre expérience et notre passion pour le numérique plus responsable.

On sent que [le sujet] touche de plus en plus les gens en local comme au national, et pas que… Une société américaine avec une présence en Allemagne et en Suisse aussi s’intéresse à nous et a récemment salué notre résilience et notre adaptabilité.

Au-delà des prestations pour vos clients, Aristys participe activement aux initiatives de Green IT …

Au début d’Aristys, on s’était basé sur le cycle de vie classique des produits. Puis nous sommes montés en compétence, on a passé la certification Green IT puis s’est rapproché de l’ADEME et du Pôle Eco-conception. [Il faut savoir que], pour les services de type numérique, la “bible” est le Guide des 115 Bonnes Pratiques en éco-conception numérique publié par Green IT. Pour la 3ème édition, on nous a demandé si on pouvait être un des principaux contributeurs, ce fut un honneur !

On sent que le sujet de l’éco-conception touche de plus en plus les gens en local comme au national.

On avait décortiqué toute l’édition [précédente] pour l’appliquer à nos sites (test sur nous-mêmes) et à des cas clients pour amplifier le retour d’expérience et trouver de nouvelles pratiques comme revisiter le système de notation. On a ensuite fait le travail de passer d’un guide de bonnes pratiques à un référentiel de qualité applicable à nos projets d’agence : un outil [pratique], avec des tests ok/ko, des critères, des seuils de tolérance …

[En outre,] depuis début 2020, je travaille au sein de l’INR sur le sujet de l’hébergement. Même si je ne suis pas technicien réseau ,cela semblait la suite logique, et c’est vraiment un groupe de travail dans lequel je monte en compréhension et en connaissance.

Quel est l’impact environnemental du numérique aujourd’hui ?

L’impact environnemental du numérique en général est énorme : en 2018, il était plus important que la consommation énergétique française. [Mais] parle-t-on du service numérique, qui est plutôt immatériel, ou parle-t-on des machines (au sens large) ?

[Cet impact] dépend de beaucoup de choses : quel est le serveur, comment se passe l’administration, [comment sont configurées] les machines pour proposer ce service, le maintenir ou l’améliorer ? Ce qui est certain, c’est que le numérique est partout … [et notamment] sur le « continent plastique », issu en partie du matériel informatique …

Un fou de Bassan ramène au nid … un fil de plastique. La pollution plastique de l’océan est un des plus grands fléaux écologiques actuels / Crédit photo : Bernhard Bauske / WWF Deutschland (Wikimedia Commons, CC BY SA 4.0)

En général, le “cycle de vie” d’un service numérique est le suivant :

  • la conception, notamment avec l’UX Design;
  • le développement, soit la réalisation ;
  • le déploiement, lancement et mise en prod ;
  • l’administration, à savoir le fait que le serveur a besoin d’être administré pour l’adapter aux besoins du service numérique. Par exemple, si j’estime le nombre de visites à 1000 par mois, ce ne sera pas du tout la même chose qu’un million de visiteurs.
  • l’utilisation (par le consommateur)
  • la maintenance technique;
  • la fin de vie.

C’est le cycle officiel, bien que certaines étapes puissent être regroupées, comme la maintenance et l’administration.

Que peut-on faire pour optimiser, écologiquement parlant, ce cycle de vie ?

On peut éco-concevoir ce cycle en agissant à chaque étape, en activant des leviers de réduction d’impact environnemental et en s’appuyant sur un référentiel de qualité. Par exemple, pour la réalisation, il faut un site épuré, optimisé, avec du code bien pensé, des visuels légers, qui vont limiter les temps de chargement et les aller-retours serveurs, le respect des certaines typo web et l’optimisation de la mise en cache.

L’hébergement numérique est névralgique en termes d’énergie

L’hébergement est névralgique en termes d’énergie. A Clermont, on a un des datacenters les plus propres de France avec une vraie problématique de renouvellement de l’énergie utilisée, de refroidissement sans clim … C’est IBO qui gère ce site – l’Ecocenter situé juste à côté de Michelin à Ladoux.

On fait bien sûr mieux depuis, car ce projet date de 2015. J’aurais été triste en fait que l’Ecocenter soit toujours le 1er ou le second au bout de 5 ou 6 ans. Ce n’est pas le cas, et ça prouve que les choses avancent quelque soit les motivations : l’énergie commence à coûter cher… et j’espère qu’il y aura une prise de conscience [plus globale], pas juste une recherche de réduction des coûts.

Présentation de l’Ecocenter / Crédit vidéo : Ecocenter

Quels sont les outils que tu utilises chez Aristys pour mesurer l’impact environnemental des sites ?

On utilise trois outils de mesures :

  • Ecoindex, un outil d’impact environnemental global. Il a une subtilité : quand tu y indiques ton URL, il faut relancer la recherche sinon elle prend la mise en cache de ton ordinateur
  • Ecometer, qui vérifie la conformité au Guide de Bonnes Pratiques sur les 15 critères les plus importants (parmi 115)
  • PageSpeed, de Google. Cet outil permet de mesurer la vélocité du site en intégrant des critères d’éco-conception, autant sur le desktop que en mobilité, et propose des recommandations d’amélioration.

Chez Aristys, on a choisi de se soumettre à des contraintes pour délivrer une qualité de travail exceptionnelle – les mesures le prouvent. Quand on éco-conçoit un site, on travaille à chaque étape. Si tu as cette approche, si tu choisis un hébergement green, tu te retrouves avec un site à impact moindre, plus rapide et mieux référencé.

Y a-t-il des normes qui s’imposent pour un numérique plus écoresponsable ?

On a beaucoup parlé d’éco-conception [dans les médias et les réseaux sociaux], et les normes ISO 14001 qui y font référence commencent à s’imposer un peu partout. Ces normes-là ont même été révisées, ce qui est aussi un bon signe. Même la norme ISO 9001 a intégré la pensée en cycle de vie, dans ses dernières versions. C’est un effet d’entraînement par les normes de qualité.

Tu regrettes pourtant un certain laxisme … tout en étant optimiste

Il y a quand même des domaines du numérique qui sont réglementés, notamment sur l’accessibilité. Par exemple, Atalan qui a fait l’accessibilité pour la plateforme Ameli, et selon un référentiel de qualité imposé par l’Etat. C’est valable pour la plupart des sites publics.

[Malgré cela], le gros regret est que le numérique est, globalement, non réglementé. (…) hormis les orientations globales du W3C, et de Google qui régente un peu tout ça de manière très capitalistique et libérale.

Le gros regret est que le numérique est, globalement, non réglementé.

En France, il y avait une volonté de l’ADEME de faire légiférer sur la réglementation écologique dans le numérique à l’horizon 2020-2021. Avec la crise du coronavirus … on verra bien quand ça se fera. Je pense [cependant] qu’on va, à terme, vers une normalisation de l’éco-conception numérique. Mais c’est encore difficile, notamment du fait des différences de paradigmes entre un grand groupe international et une TPE locale.

Pour aller plus loin : le site d’Aristys Web

Propos recueillis le 5 mai 2020, mis en forme pour plus de clarté puis relus et corrigés par Jean-Anaël. Crédit photo de Une : Jean-Anaël Gobbe