Pour Jean-Pierre Buche, « le PAT veut montrer que la transition est possible »

Le président du Projet Alimentaire Territorial, et maire de Pérignat-ès-Allier, insiste sur les enjeux de résilience alimentaire : diversité, gouvernance locale, qualité et approche holistique.


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Le contexte de l’entretien

J’avais interviewé Tony Bernard, alors maire de Chateldon, sur les problématiques de pénurie d’eau dans sa commune. En parlant des enjeux connexes de production alimentaire locale, nous en étions venus à la notion récurrente de ceinture maraîchère.

C’est là que Tony m’a mis en relation avec Jean-Pierre Buche, qui a une vision bien plus large du problème puisqu’il préside le Projet Alimentaire Territorial associant Clermont Métropole et le Parc naturel du Livradois-Forez (que dirige par ailleurs Tony Bernard)

La résilience alimentaire est un des sujets mis en avant en marge de la crise sanitaire : risquons-nous une forme de pénurie dans les années à venir ? Pourquoi insister sur la production de fruits et légumes à proximité ? La réponse tient probablement dans l’intérêt croissant pour les circuits courts et, d’une manière générale, l’économie circulaire.

Damien

L’intervenant : Jean-Pierre Buche

Maire de Pérignat-sur-Allier depuis 2014, Jean-Pierre Buche a été réélu au premier tour en 2020 avec 58,58% des voix. Cet agriculteur céréalier, né en 1957, mise dans son programme électoral de 2020 (sans étiquette) sur plusieurs axes de transition écologique et sociale, dont la biodiversité en ville, le covoiturage et les projets collaboratifs et associatifs.

Jean-Pierre Buche est également président du PAT, le Projet Alimentaire Territorial qui regroupe Clermont Métropole et le Parc naturel Livradois-Forez

Contacter Jean-Pierre Buche par mail (mairie de Pérignat)
Contacter Jean-Pierre Buche par téléphone (mairie de Pérignat) : 04 73 69 52 54

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Vous êtes un fervent promoteur de l’autonomie alimentaire. Est-elle envisageable sur notre territoire, ou même en France ?

La France compte 27 millions d’hectares de surface agricole utile. Si on divise ces 27 millions par le chiffre de la population, on dispose de 4000 m² environ par personne et par an pour nourrir toute la population. Ce calcul peut paraître très théorique mais il montre que c’est possible, même avec les rendements de l’agriculture biologique.

Pour aller vers une forme d’autonomie alimentaire qui soit aussi économe en énergie fossile, il faudrait revoir l’ensemble du modèle que nous avons mis en place depuis l’après-guerre : beaucoup plus d’agriculteurs, moins d’énergie carbonée, plus de biodiversité, moins de quantité pour aller vers plus de qualité. En fait, c’est réfléchir à un tout autre paradigme. Et la réflexion doit aller bien au-delà de l’agriculture !

Et si l’on passait tout au bio, quel équilibre devrait-on trouver dans l’utilisation des terres agricoles ?

La spatialisation des exploitations agricoles est à remettre en question. La monoculture n’est pas un modèle durable dans quelque secteur que ce soit, grandes culture, élevage, arboriculture et même viticulture.

Pour aller vers une forme d’autonomie alimentaire qui soit aussi économe en énergie fossile, il faudrait revoir l’ensemble du modèle que nous avons mis en place depuis l’après-guerre.

Concernant le secteur de l’élevage, on pourrait changer l’offre en favorisant les modes extensifs : moins de vaches à l’hectare, moins de poules au mètre carré, moins de cochons par loge. Bref, on pourrait faire plus de qualité, tout en continuant à manger de la viande – qui serait meilleure mais moins fréquente.

C’est une question d’équilibre à trouver entre les besoins alimentaires de chacun, notre plaisir gustatif aussi, et le prix auquel il faudrait rémunérer le producteur pour qu’il puisse vivre décemment de son métier. Avec, en toile de fond, l’incontournable question de notre empreinte écologique sur la planète.

La Limagne à Usson. La tradition céréalière ne facilite pas le développement de l’autonomie alimentaire en matière de maraîchage / Crédit photo : Jean-Pol Grandmont (Wikimedia Commons CC BY 3.0)

Comment voyez-vous les échanges inter-territoriaux, et même internationaux, dans ce cas ?

A mes yeux, autonomie n’est absolument pas synonyme d’autarcie. Il y a toujours eu des échanges entre les hommes depuis la nuit des temps, et il n’est pas souhaitable, ni même possible d’ailleurs, d’aller contre cette tendance naturelle. Par contre, produire ce qui peut l’être sur un territoire est une question de bon sens et de durabilité de notre système.

Dans la période de pandémie que nous vivons actuellement, c’est aussi une question de résilience. Carottes, pomme de terre, poireaux et bien d’autres légumes qui représentent la base de notre alimentation peuvent être produits sur quasiment tout le territoire français. Aujourd’hui, la quasi totalité des carottes est produite par les Landes et la région de Nantes. Sans parler de la qualité, cela pose la question de la logistique mais aussi de la répartition de l’activité économique et au-delà, de l’aménagement du territoire.

C’est une question d’équilibre à trouver entre les besoins alimentaires de chacun, notre plaisir gustatif aussi, et le prix auquel il faudrait rémunérer le producteur pour qu’il puisse vivre décemment de son métier.

Et, si l’on va plus loin dans le raisonnement, la mondialisation des échanges nous conduit à des excès encore plus irrationnels et dangereux. La France livre des quantités impressionnantes de lait aux Chinois alors que ces derniers ont les capacités pour les produire. Au prix de déforestations délétères et sur des exploitations gigantesques, les Brésiliens exportent du soja à bas coût vers l’Europe alors que les protéines nécessaires à l’alimentation animale peuvent être produites par les éleveurs eux mêmes.

Comment résumez-vous la situation du monde aujourd’hui ?

Elle est le résultat de cette logique de développement à tout crin, uniquement économique et financière. La recherche du profit à court terme domine le raisonnement. Malgré les multiples « COP » qui se suivent et se ressemblent tragiquement, les considérations environnementales sont loin d’être la préoccupation principale des « grands » de ce monde. Il n’est qu’à regarder le comportement des Trump et autres Bolsonaro pour finir de s’en convaincre.

Pourtant, de très nombreux scientifiques s’accordent pour dire que les déforestations massives, par exemple, ont des effets catastrophiques. Sans parler de leur effet sur le changement climatique, elles ont notamment pour effet de réduire drastiquement les espaces vitaux qu’occupaient certaines espèces comme les chauves-souris, lesquelles se sont rapprochées trop prés des zones habitées, amenant avec elles des virus auxquels elles ne sont pas sensibles mais qui peuvent devenir dangereux pour l’homme. On voit la suite aujourd’hui…

Quel peut être le rôle de l’alimentation dans la transition, le « changement de système» ?

A l’opposé de ce modèle délétère et sans issue, la question de l’alimentation et de l’autonomie alimentaire des territoires peut constituer le point de départ d’une réflexion qui peut permettre de définir un autre modèle de développement. Un modèle plus vertueux et plus durable, un modèle appuyé sur la complémentarité entre les pays et les individus plutôt que sur le type de concurrence « libre et non faussée » que nous avons mis à toutes les sauces, comme un postulat incontournable dans notre société actuelle.

La question de l’autonomie alimentaire des territoires peut constituer le point de départ d’une réflexion [sur] un autre modèle de développement.

Même si j’essaie de contribuer à l’émergence de propositions alternatives, je me sens responsable du mal-être qu’expriment certains jeunes aujourd’hui. Ils ne sont peut-être pas majoritaires, mais ils sont de plus en plus nombreux à nous interroger sur le monde et la société que nous leur proposons. Quel avenir imaginer sur fonds de changement climatique, de crise économique et de restrictions budgétaires ?

La résilience territoriale peut, selon vous, s’organiser en circuits courts autour des communes …

Les restrictions [du modèle actuel] ont abouti aujourd’hui à la déliquescence de l’Etat, à la diminution drastique des services publics et à l’avènement de territoires XXL, avec des Régions où les hommes et les structures à taille humaine cherchent vainement une place dans un espace devenu trop grand.

Refonder l’aménagement de nos territoires sur un postulat mettant au centre de nos préoccupations les individus et la place qu’ils souhaitent y prendre, peut être une autre façon de nous organiser. D’organiser ce que l’on peut appeler la résilience territoriale.

Les circuits courts et de proximité à l’échelle humaine de nos vie est un premier maillon incontournable à mes yeux. Ils peuvent permettre aux habitants de s’approprier leur quotidien et les actes de base qui le constituent : manger, se loger, se déplacer, travailler, se divertir. D’où viennent les aliments que j’achète et que je cuisine, comment est construite la maison que j’habite, comment sont organisés les transports que j’utilise ?

Le centre de Pérignat-ès-Allier. Les communes peuvent jouer un rôle central dans la résilience territoriale, selon Jean-Pierre Buche / Crédit photo : Zefling (Wikimedia Commons CC BY SA 3.0)

Autant de questions que doivent se poser désormais les habitants en essayant de connaître, voire de maîtriser dans certains cas, toute la chaîne. Cette démarche n’est possible que si les cercles sont limités dans un premier temps. La commune me parait un bon point de départ pour constituer ces nouvelles boucles d’apprentissage et pour offrir aux habitants la possibilité de passer du statut de consommateurs à celui d’acteur.

Cette approche est-elle partagée sur le territoire du Puy-de-Dôme ?

Même si on sent un frémissement à bien des niveaux, je crains que cette approche ne soit pas dans tous les esprits. Je pense même que nous en sommes très loin. Cette autre organisation, qui s’appuie avant tout sur des considérations environnementales en essayant de passer le plus possible de nos décisions au filtre de notre empreinte carbone par exemple, est souvent considérée comme une démarche extrémiste et par trop radicale.

Les circuits courts et de proximité à l’échelle humaine de nos vie est un premier maillon incontournable à mes yeux.

Notre mode de vie consumériste est devenu addictif depuis bien longtemps et rien n’est vraiment fait pour nous en éloigner. Il n’est qu’à voir la place qu’occupe la publicité dans notre environnement de tous les jours. Et qui parmi les décideurs veut remettre en question la publicité aujourd’hui  ?

Cependant, je suis d’un naturel optimiste et j’espère que la crise actuelle va pouvoir donner un éclairage différent aux propositions alternatives dont je pense qu’elles sont regardées différemment par plus de gens aujourd’hui.

Et sobriété peut être synonyme de plaisir ! Manger moins mais manger mieux, connaître son territoire avant d’aller en découvrir d’autres plus exotiques, utiliser des modes doux ou moins énergivores comme le train pour aller loin et pour que le voyage fasse partie intégrante du dépaysement, autant de réflexions qui méritent d’être discutées ensemble pour vivre autrement notre quotidien et fabriquer ainsi un avenir plus durable.

Nous sommes en année électorale, même si elle est un peu chamboulée. Quels espoirs fondez-vous sur ces scrutins locaux ?

Les élections municipales du deuxième tour vont peut-être nous montrer à quel point cette nouvelle dimension est prise en compte. J’attends aussi de voir comment celle-ci sera intégrée dans les réflexions politiques de nos EPCI [Etablissement Public de Coopération Intercommunale].

Les élections municipales du deuxième tour vont peut-être nous montrer à quel point cette nouvelle dimension est prise en compte.

Malgré tout, je reste convaincu qu’il faudra aller bien plus vite pour prendre des décisions qui devront avoir un impact réel sur nos comportements et notre organisation sociétale. Il nous faut rapidement tourner la page d’un modèle à bout de souffle et aller vers d’autres horizons, d’autres paradigmes.

Atelier de terrain sur l’Ecopôle lors des rencontres de l’Eco-territorialité / Crédit photo : Ecopole Val d’Allier

Revenons à la question de l’alimentation. Vous parlez de nutriments : la qualité de l’alimentation, est-ce d’abord son apport en termes nutritifs ?

Il faut avant tout bien dissocier la question de la quantité et celle de la qualité. Dans les années 70, on disait qu’en l’an 2000, le progrès allait nous faire manger des pilules à la place des beefsteaks. Fort heureusement, même en 2020, nous n’en sommes pas encore là.

Anthony Fardet, un chercheur brillant qui a écrit un livre très intéressant sur les aliments ultra-transformés et leurs dangers, met en avant ce qu’il appelle l’approche holistique de l’alimentation. Je la résume en disant que si l’on analyse un aliment et que l’on reconstitue celui-ci en laboratoire en ajoutant tous ses composants, on n’arrivera pas au même résultat, particulièrement sur le plan de la valeur alimentaire et en termes de santé.

L’approche « holistique » de l’alimentation, résumée par Anthony Fardet

Autrement dit, le « travail » que fait la Nature pour donner les produits végétaux et animaux que nous consommons ne peut pas être reproduit artificiellement et industriellement sans causer des perturbations très dangereuses pour notre santé. Si vous ajoutez à cette démarche d’imitation une pointe de cupidité, les barrières de la déontologie sont bien vite franchies et les conséquences sur la population sont catastrophiques en termes d’augmentation des maladies telles que le diabète, l’obésité ou les problèmes cardio-vasculaires.

Et, pour vous, la santé est indissociable de la diversité alimentaire … et de la biodiversité.

C’est un principe incontournable. C’est vrai en matière de santé mais à bien d’autres niveaux aussi. La diversité de notre nourriture est aujourd’hui le résultat des très nombreux échanges qui ont eu lieu depuis la nuit des temps du fait des déplacements des hommes.

Plus près de nous, Eric Roux, journaliste culinaire, l’illustre bien en rappelant l’introduction des pois chiches dans l’alimentation des Auvergnats du fait des mouvements migratoires des populations portugaises dans les années 60, lesquelles ont apporté avec elles leurs recettes et leurs légumes. Et leur culture. Cultiver les différences pour enrichir le monde, c’est la base de la civilisation.

La biodiversité consiste aussi à varier les « habitats » naturels, comme avec les « hauts fonds » près de l’Allier / Crédit photo C. Giraud

En agriculture, plus de diversité, c’est aussi plus de variétés cultivées, plus de place faite à l’adaptation aux caractéristiques d’un territoire, moins de goût standard et plus de spécificités liées au terroir.

Quel est le problème vécu aujourd’hui par les agriculteurs ?

Les modèles économiques actuels s’appuient sur la spécialisation pour produire à bas coût des unités reproductibles plus facilement et en grande quantité. Notre modèle agricole dominant actuel en est l’illustration : les variétés ou les races, souvent hybrides et moins nombreuses, sont plus productives mais aussi moins rustiques. Les intrants qu’elles nécessitent pour exprimer leur potentiel de production sont coûteux et entraînent les agriculteurs dans une spirale où les sommes nécessaires à la conduite des cultures sont de plus en plus élevées pour un revenu qui n’évoluent pas dans les mêmes proportions, voire qui stagne ou même régresse. De plus, la spécialisation des exploitations entraîne un appauvrissement très important de la biodiversité dans nos campagnes.

Les modèles économiques actuels s’appuient sur la spécialisation pour produire à bas coût des unités reproductibles plus facilement et en grande quantité.

Dans cet horizon agro-industriel émergent cependant ça et là des signaux encourageants, indiquant qu’une autre agriculture est possible. Des bandes enherbées sont semées autour des champs, des haies sont replantées car certains agriculteurs, minoritaires mais de plus en plus nombreux, sont convaincus de l’intérêt agronomique de cette nouvelle place faite à la biodiversité au service de la pérennité de leur activité.

En tant que président du PAT clermontois, comment faites-vous avancer la cause de la résilience alimentaire territoriale ?

Une des premières démarches que nous avons faite lorsque nous avons lancé le PAT à l’automne 2017, c’est de calculer la surface nécessaire pour atteindre 50% d’autonomie alimentaire : il nous faudrait 4000 hectares en culture maraîchère. Quand on sait que moins de 300 hectares [y sont actuellement consacrés], la marche est très haute … mais pas inatteignable !

Beaucoup d’exploitations de grandes cultures du département se diversifient et l’adage « ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier » redevient d’actualité. Lentilles, lin, pomme de terre et culture maraîchères de plein champ font leur apparition dans les assolements.

Présentation du fonctionnement du PAT / Crédit vidéo : WebTV Livradois Forez

Nous essayons, en partenariat avec la chambre d’agriculture et les structures coopératives notamment, de diffuser ce message. Lequel est boosté par la demande de produits locaux venant des habitants du territoire qui sont de plus en plus demandeurs. On revient sur la question des circuits courts et de proximité et de la volonté grandissant exprimée par les Puydômois de consommer local.

Néanmoins, vous tenez à “donner l’exemple” d’une forme de transition au niveau local …

Montrer que c’est possible, c’est le pari qu’on a lancé au niveau du PAT, même si nous n’avons pas la prétention de tout réinventer. En effet, je tiens à préciser qu’il existait, bien avant que nous lancions la démarche, de nombreuses initiatives allant dans ce sens. Notre ambition, c’est de plus les faire connaître et d’en initier d’autres pour atteindre notre objectif avec l’ensemble des acteurs concernés. Et ils sont très nombreux.

A Pérignat, [par exemple], on a l’Ecopole du Val d’Allier, un site de 140 hectares d’anciennes carrières réaménagées où un espace a été dédié à l’expérimentation agricole. Deux espaces-test maraîchers d’une petite surface, 5000 m2 qui vont bientôt passer à 10 000, ont été créés. L’objectif est de permettre à des personnes souhaitant se lancer dans la production maraîchère d’avoir à disposition pendant trois années, un outil de production pour vérifier s’ils sont en capacité d’atteindre leur objectif professionnel. Et les deux personnes actuellement en test montrent que des perspectives concrètes existent réellement.

Ce type d’initiative [telle que l’Ecopole], très concrètes, est indispensable pour illustrer les objectifs que nous avons au niveau du projet alimentaire territorial.

La demande très importante qu’expriment les consommateurs ne fait que confirmer ce premier constat. Nous souhaitons multiplier le plus largement possible ce type de dispositif sur tout le territoire du Grand Clermont et du parc Livradois-Forez pour favoriser très largement l’installation d’exploitations maraîchères. Parallèlement, les élus et les structures sont mobilisés pour offrir des surfaces d’installation aux porteurs de projets.

Rendu théâtralisé des recherches sur le paysage organisée sur l’Ecopôle du Val d’Allier, pour lequel la sensibilisation du public aux enjeux écologiques est capitale / Crédit photo : Ecopole Val d’Allier

Ce type d’initiative, très concrètes, est indispensable pour illustrer les objectifs que nous avons au niveau du projet alimentaire territorial. Pour être crédibles et faire en sorte qu’un maximum de personnes adhérent à la démarche, il faut pouvoir illustrer nos objectifs par ce type d’actions de terrain.

Avez-vous un autre exemple de cette approche « bottom-up », qui privilégie les initiatives venant de la population ?

A Pérignat, Nous avons mis en place un dispositif que nous appelons Zone Pilote d’Habitat, (ZPH). Il consiste à produire autrement des logements, notamment en reconquérant les maisons inhabitées du centre-bourg et en associant très étroitement les futurs habitants à cette production, et ce dès la conception. Ne pas systématiquement démolir, récupérer ce qui peut l’être, viser une faible empreinte carbone, en utilisant de la terre comme matériau par exemple, sont parmi les principaux objectifs de cette démarche.

Il s’agit de créer du lien de proximité, de faire s’impliquer les habitants, actuels et futurs, dans l’acte d’habiter.

Nous avons la chance de pouvoir travailler avec Patrick Bouchain, grand Prix de l’urbanisme 2019, dans le cadre de la « preuve par 7 », un dispositif mis en œuvre au niveau national à sept échelles différentes – dont le village de Pérignat. Comme je le disais au début de notre entretien, il s’agit de créer du lien de proximité, de faire s’impliquer les habitants, actuels et futurs, dans l’acte d’habiter afin que chacun devienne acteur dans la construction de son quotidien à venir.

Avec l’alimentation, les habitants ont ainsi la possibilité de se réapproprier les fonctions essentielles de la vie courante. A notre échelle, nous essayons de faire bouger les lignes…

Vous n’hésitez pas à remettre en question plusieurs fondements de notre société !

En fait, c’est aussi notre rapport au temps qui est interrogé avec ces démarches. La découverte du pétrole et du moteur à explosion a complètement bouleversé nos habitudes, nos vies et notre environnement. Le rythme quasi immuable des millénaires écoulés a cédé la place à toujours plus de vitesse, plus de consommation, plus de tout. Le terme « fast food » en est une illustration parmi les plus représentatives à mes yeux.

Un rythme plus lent et compatible avec la nature est une bonne chose pour Jean-Pierre Buche, comme avec l’écopaturage (ici en Limagne) / Crédit photo : Armand Amenta

Nous avons bien sûr tiré de très nombreux avantages de ce bouleversement, mais la machine semble aujourd’hui s’emballer sans que nous puisions la maîtriser. Plus vite, plus de consommation, plus d’habitants dans des métropoles toujours plus grandes, est-ce un choix ou une fatalité que nous acceptons de subir sans réagir ?

La pandémie du Covid-19 est-elle l’opportunité de changer les choses ?

Avec d’autres personnes bien plus compétentes que moi sur ces sujets de société, je pense qu’il est vraiment temps de ralentir pour se poser la question essentiel du sens que nous voulons donner à nos vies respectives, individuellement et collectivement. Cette « vie d’avant »vient de s’arrêter pendant deux mois sans que nous le choisissions. J’espère que chacun de nous en aura profité pour s’interroger sur ces questions fondamentales pour l’avenir de notre société.

Pour aller plus loin :
l’intervention de Jean-Pierre dans la « Rencontre de la Résilience » du 18 septembre 2020
en partenariat avec Tikographie

Propos recueillis le 21 avril 2020, mis en forme pour plus de clarté puis relus et corrigés par Jean-Pierre Buche. Crédit photo de Une : Marie-Pierre Demarty.