Roxana Triboi : « connecter la ville à son territoire agricole »

Développer un système d’alimentation durable ville-campagne de manière participative : c’est la clé de la résilience territoriale pour Roxana Triboi, architecte et urbaniste.


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Pourquoi cet article ?

Nous avons créé à Epicentre Factory un groupe de travail informel sur les questions de résilience territoriale et de transition écologique et sociale. Il se réunit tous les mardis à 13h (ouvert à tous) et a pour ambition d’organiser à partir de septembre des rencontres publiques avec des acteurs locaux de cette transition.

Roxana nous y a rejoint assez tôt. En tant qu’activiste, architecte, urbaniste, militante (comme elle se définit), elle a une vraie compétence à appliquer sur le territoire. Son approche « différente » de par ses origines roumaines et son expérience européenne peut apporter une véritable valeur ajoutée.

Damien

L’intervenante : Roxana Triboi

D’origine roumaine, Roxana a une expérience européenne des questions de ville et de nature. Architecte urbaniste, elle s’est intéressée très tôt à la question du pastoralisme urbain, de la planification alimentaire et de l’urbanisme participatif.

Arrivée à Clermont, elle candidate au Budget Participatif de la Ville en 2018 et décroche un financement pour un espace vert à aménager rue de Braga, dans le quartier Estaing. Puis, elle est élue à la Commission Citoyenne du Budget Ecocitoyen Départemental, en 2020.

Contacter Roxana par mail : roxana.triboi@gmail.com

Tu es Roumaine, installée à Clermont, et bénéficiant d’une expérience assez incroyable partout en Europe sur la question des relations ville-nature. Peux-tu nous décrire ton parcours ?

Je suis architecte urbaniste. [Après mes études], j’ai travaillé en Roumanie sur des questions de paysages, d’écologie et de territoires productifs. Puis j’ai fait un doctorat sur le pastoralisme urbain, et cela m’a amené à assister à beaucoup de conférences en Europe sur la question de l’agriculture en ville, de l’urbanisme participatif et de la planification alimentaire.

J’ai notamment suivi des études de cas en Roumanie, en France et en Hollande. [Tout cela s’est fait] dans le cadre de la transition écologique et sociale, et des modèles écologiques sur les territoires (…), en rencontrant de nombreux chercheurs et en visitant des sites et des entreprises !

Roxana anime une visite de jardins partagés en Estonie, lors de la conférence Food Urbanism en 2018 / Crédit photo : Roxana Triboi

Au-delà des rencontres et des échanges, tu es “passée à l’action” en participant à des projets concrets …

J’ai participé à un programme Erasmus+ dans lequel je suis tutrice. J’y ai encadré des étudiants d’horizons et de pays différents en Europe (économie, sciences naturelles, écologie, urbanistes, géographes, paysagistes …). 

J’ai assisté à beaucoup de conférences en Europe sur la question de l’agriculture en ville, de l’urbanisme participatif et de la planification alimentaire.

Chaque année, on choisissait un site et on essayait d’y monter un projet répondant aux objectifs sociaux et écologiques. C’est le travail le plus intéressant que j’aie fait, depuis 2017 ! Cela m’a permis de mettre en pratique les principes que j’avais appris, outre le plaisir de transmettre.

Comment as-tu “embrayé” sur ces sujets en arrivant à Clermont ?

Je me suis installée en Auvergne pour des raisons familiales, et j’ai suivi ce qu’il se passait en transition écologique. J’ai d’abord candidaté au budget participatif de la Ville de Clermont en 2018-2019, où ma proposition de projet a remporté le budget pour mon quartier, vers le CHU Estaing [rue de Braga] – une zone en rénovation urbaine et où perdurent des friches.

Comme le quartier manquait d’espace vert et d’espace de socialisation, j’ai proposé l’aménagement d’un parc et d’un lieu de convivialité avec un jardin partagé. L’objectif était de répondre à plusieurs besoins : créer du lien social, apporter de la verdure et de la fraîcheur, mettre à disposition une aire de jeu pour les enfants … 

L’espace naturel Estaing, au début de la mise en herbe / Crédit photo : ville de Clermont-Ferrand

Et quelle expérience as-tu de ce projet participatif ?

L’approche de la ville était assez peu élaborée, [et ne facilitait pas toujours] l’implication des citoyens dans le processus de démocratie participative … qui, eux-mêmes, ne voyaient pas tous les enjeux ! [D’une manière générale], je trouve que les projets dans le cadre de ce budget participatif étaient peu ambitieux. Ceux qui ont [le plus séduit] étaient des projets plutôt sociaux, comme des frigos collectifs pour les sans abris, une bibliothèque partagée, ou des murs végétalisés. 

Je trouve que les projets dans le cadre de ce budget participatif étaient peu ambitieux.

La mise en place [de mon projet] a pris un an, et la collaboration avec les services techniques (Urbanisme et Paysage) a été limitée par un processus complexe. Du coup, mes compétences techniques, en tant que porteur de projet, n’ont pas été prises en compte. Pourtant, le principe était que le citoyen soit impliqué dans la rédaction du projet !

Roxana au milieu de l’espace qu’elle a contribué à créer, dans le quartier Estaing / Crédit photo : éditeur

De même, l’estimation du budget a été faite indépendamment de l’avis du porteur. Dans mon cas, c’était largement sous-estimé … il aurait fallu trois fois plus [d’investissement]. Malgré cela, j’étais motivée pour aller plus loin, chercher des financements complémentaires, pourquoi pas privés … mais les techniciens participants aux réunions n’étaient pas très partants pour travailler dessus, ils se sentaient surchargés, et voyaient le budget participatif comme un projet annexe pour eux. 

Les techniciens participants aux réunions voyaient le budget participatif comme un projet annexe.

Au final, cette expérience était plus une démarche de communication [pour la Ville]. D’ailleurs, j’ai exprimé mes remarques à l’occasion de la réunion d’évaluation de cet initiative, et j’espère que ça fera évoluer l’organisation du prochain Budget Participatif.

Tu as tenté à nouveau ta chance avec le budget participatif éco-citoyen du Conseil Départemental [CD63], en 2020. Comment cela se passe-t-il ?

Après cette expérience sur Clermont, intéressante mais pas complètement satisfaisante, j’ai voulu participer à une autre expérience davantage en amont. J’ai été élue à la Commission Citoyenne [du budget écocitoyen du CD63], qui rassemble une trentaine de citoyens, des élus et des services techniques du Département – soit une cinquantaine de personnes. J’ai fait une seule réunion pour l’instant [au 7 mai 2020].

Les “négociations” y étaient laborieuses : sur la base du règlement du concours, on n’évoquait que des points de détails : montant des projets, dates, limites d’âge … rien de fondamental à mon sens, et chaque sujet prenait du temps. Mais c’était de toute façon une expérience intéressante, à améliorer. 

Heureusement, je voyais l’enthousiasme des participants, aussi bien dans les membres que dans le Président du Conseil Départemental. C’était une dynamique positive ! Mais pour l’instant, c’est encore le flou dans la mise en place, seule la communication se fait bien. J’attends avec impatience la suite et la finalité de ce processus de démocratie participative à vocation écologique, à l’échelle du Département.

Quelle expérience globale tires-tu de ces expériences participatives et institutionnelles ?

[Tout d’abord,] il faut avoir une vision globale, intégrative et donc peut-être miser sur des projets importants avec un budget significatif – 2 ou 3 millions par projet, plutôt que plusieurs petit projets à 50 000 €. Sinon, on a tendance à saupoudrer. (…) [Au CD63], le budget est plus petit que celui de la Ville (2 millions contre 3), et il sera partagé par cantons – ce qui fera qu’il n’y aura pas de “gros” projet, car la limite sera de 67 000 €. 

Il faut miser sur des projets importants avec un budget significatif.

[En 2019], mon projet de parc [dans le quartier Estaing] n’a eu “que” 100 000 € et on n’a pas fait énormément de choses ! (…) Derrière, cela veut dire que les élus ne comprennent pas l’urgence et l’ampleur de la transition. Mais j’ai apprécié l’orientation des budgets vers le volet écologique.

Un atelier d’idéation collaborative à Epicentre Factory, en 2017 / Crédit photo : éditeur

Je pense aussi que les projets émanant de communautés locales sont plus pérennes que celles émanant de citoyens individuels. Le but de ce genre d’initiatives est à la fois de sensibiliser et de faire des projets à impact … (…) Je me suis dit : transformons ces “petits” budgets en vraies démarches participatives, en assumant un faible coût. [En 2018], avec Epicentre, j’avais pu parler avec les makers du 39, j’ai impliqué aussi un prof et des étudiants de la Fac … ça a permis d’investir davantage de volonté. Et j’espère continuer dans ces démarches participatives.

Tu fais aussi référence à ta période Erasmus, en voulant valoriser le rôle des étudiants …

Je pense que, idéalement, les étudiants encadrés par des spécialistes peuvent servir de médiateurs entre les acteurs d’un territoire, comme par exemple entre les citoyens qui proposent et les autorités qui organisent. On peut les utiliser aussi, par exemple, pour enquêter, dans le cadre de leur cursus scolaire – ils peuvent réfléchir sur la question, et “élever” le niveau de réflexion, tout en faisant un transfert de connaissances pour un design éco-social. 

Les étudiants encadrés par des spécialistes peuvent servir de médiateurs entre les acteurs d’un territoire.

Par exemple, [dans le cadre du budget écocitoyen du CD63], répondre à la question : “que puis-je faire avec 67 000 € pour avoir un impact écologique local ?” Il faut faire prendre conscience des choses, et apporter des connaissances techniques – des écoles d’architecture, par exemple, peuvent apporter une valeur ajoutée.

Le programme Erasmus+, qu’a accompagné Roxana en tant que tutrice, lui a confirmé le rôle que pouvaient prendre les étudiants dans le changement local

Tu te définis comme une activiste, et c’est pour cela que tu es membre de Terre de Liens. Que t’apporte l’action de terrain ?

Tout ce que je fais, c’est pour apprendre, pas que pour agir en tant qu’activiste. C’est un intérêt personnel ! Clermont, c’est un territoire d’expérimentation particulièrement intéressant, et je peux y apporter mon expérience atypique à l’international. 

A Terre de Liens, je suis un “jeune” membre. J’ai essayé de m’impliquer dans toutes les activités disponibles. . D’abord, j’ai profité de formations, sur le PAT [Projet Alimentaire Territorial], sur le foncier agricole … j’ai aussi participé en bénévolat à des échanges au niveau Auvergne-Rhône-Alpes. C’était bien organisé, chacun a présenté ses problématiques locales. 

Tout ce que je fais, c’est pour apprendre, pas que pour agir en tant qu’activiste.

J’ai aussi fait partie du comité d’organisation de la conférence-débat à la Baie des Singes à Cournon, au sujet de la souveraineté alimentaire du territoire clermontois. Elle a réuni autour d’une table ronde des acteurs multiples du système agro-alimentaire: des élus, des scientifiques, des agriculteurs … des intermédiaires aussi, de la distribution comme des AMAP. 

On voit que la question de la résilience alimentaire te motive particulièrement aujourd’hui. Que peut faire le territoire clermontois dans ce cadre ?

Pour moi, Clermont peut être un exemple de territoire interconnecté : il a la nature, l’agriculture, la bonne dimension … c’est plus adapté qu’une grande ville comme Lyon par exemple. La question de taille idéale est là ! Alors que, paradoxalement, il y a peu de mobilisation citoyenne en ce sens (…) : les gens sont plus dans leur cocon, ils ont du mal à se mobiliser … l’activisme n’est pas encore assez développé ici a mon avis.

La plaine de la Limagne vue depuis les hauteurs thiernoises / Crédit photo : Nanzig (Wikimedia Commons CC BY SA 4.0)

Décris-nous ta vision de la problématique alimentaire sur Clermont …

L’agglomération a les mêmes problématiques que beaucoup de villes en Europe. Ici, nous sommes une ville moyenne au milieu d’un territoire naturel et agricole, principalement céréalier. Le PAT y a identifié la nécessité de 4000 hectares en maraîchage. Là-dessus, j’ai réfléchi sur pourquoi les agriculteurs ne se lancent pas dans le maraîchage, en prenant conscience des besoins locaux. On voit qu’il n’y a pas de réflexion partagée, de stratégie alimentaire ! 

L’activisme n’est pas encore assez développé ici a mon avis.

Moi, je connecterais la ville à son territoire agricole et, par là, à son patrimoine et son passé. Car nous sommes entourés par la nature, mais aujourd’hui cette connexion n’est pas évidente ni fonctionnelle. Cela doit se faire dans le cadre d’un système d’alimentation durable et écologique. Clermont est hélas déconnectée de son “contexte” local : son économie dépend principalement de Michelin, qui fonctionne dans une logique de marché global. Quant à Limagrain, un acteur important de l’agrobusiness mondial, il est finalement peu acteur de la transition écologique locale.

Le « pastoralisme urbain », illustré à Bucarest en 2018 / Crédit photo : Petrut Calinescu (DR)

Mais pourquoi le changement de cultures ne s’opère-t-il pas spontanément, dans ce cas ?

Jean-Pierre Buche, par exemple, est maire de Pérignat et agriculteur céréalier. Il est aussi acteur dans le SCOT, un outil capital pour gérer le territoire. Et il est président du PAT … C’est un acteur clé pour moi, il pourrait participer à construire cette ceinture maraîchère ! 

Mais il reconnaît que, même pour lui qui comprend les enjeux, la reconversion est compliquée. A partir de ce constat, on peut comprendre pourquoi le changement est complètement utopique pour la majorité des agriculteurs ! 

Lire l’entretien avec Jean-Pierre Buche, président du PAT clermontois

Comment recommandes-tu de s’y prendre pour réaliser la transition écologique et sociale, selon ton expérience ?

De manière générale, ce sont les mentalités qui sont le plus dur à faire évoluer. Mais il faut convaincre les gens que l’on peut changer, en leur donnant des outils expérimentés ailleurs et en les accompagnant. (…) La solution est de faire des petits pas : il faut faire la transition écologique par ces petites touches. Cela s’applique aux citoyens comme aux autorités.

Il faut faire la transition écologique par ces petites touches. Cela s’applique aux citoyens comme aux autorités.

En voyant que ailleurs est possible, on se dit qu’on peut avancer. Et on parviendra à détourner les politiques initialement orientées vers le consumérisme et le productivisme, vers la question de la qualité de vie. Nous avons beaucoup d’atouts à Clermont pour y parvenir !

Propos recueillis le 7 mai 2020, mis en forme pour plus de clarté puis relus et corrigés par Roxana. Crédit photo de Une : éditeur