Pour Laurent Campos-Hugueney, « l’eau ne peut être privatisée au profit de quelques intérêts »

Le porte-parole du collectif Eau Bien Commun 63, alerte sur le niveau historiquement bas des réserves en eau et pointe du doigt l’arrêté cadre sécheresse, inadapté à la situation.


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L’intervenant : Laurent Campos Hugueney

Laurent est maraîcher en agriculture biologique, installé depuis 5 ans dans les Combrailles. Il est membre de la Confédération Paysanne, qui porte une agriculture en harmonie avec la nature. A ce titre, la Confédération a rejoint Eau Bien Commun 63, dont Laurent est le porte parole.

L’initiative : Eau Bien Commun 63

La Confédération Paysanne est à l’initiative d’Eau Bien Commun 63, collectif d’acteurs citoyens autour d’une gestion différente de l’eau dans le Puy-de-Dôme. Le collectif est né fin 2019. Laurent Campos-Hugueney en est le porte-parole.

L’objectif est clairement de fédérer plusieurs associations du territoire sur le constat de l’obsolescence de l’arrêté cadre sécheresse, inadapté et incohérent avec la réalité comme avec la loi.

C’est dans ce sens qu’une pétition sur internet est en cours afin de faire pression sur les autorités.

Contacter Eau Bien Commun 63 par mail : eaubiencommun63@gmail.com
Consulter la pétition en ligne de Eau Bien Commun 63

C’est sans doute étonnant, mais il y a vrai un problème d’eau dans le Massif Central. Quel est-il ?

Ici, on estime que la ressource en eau est quasi inépuisable. On a une dimension culturelle très forte : on a tous appris que l’Auvergne était le “château d’eau de la France”, riche en eau, pleine de stations thermales, les barrages hydroélectriques, les lacs et rivières … cela nous porte à croire qu’on a un territoire riche en eau.

C’est une erreur fondamentale ! Les gisements ne sont pas aussi importants qu’on a bien voulu le croire. On est dans une zone de massifs granitiques et de roches volcaniques, qui laissent finalement peu de place à des réserves d’eau. Le Bassin parisien par exemple, repose sur des couches d’argiles et de craies qui constituent des réserves importantes en sous-sol sur de très grandes surfaces. Même la Limagne, sédimentaire, reste une vallée alluviale avec des dimensions très modestes.

On a certes quelques réserves, comme dans la nappe de Volvic, ou celles constituées par l’Allier, qui sont limitées. Suite à une utilisation massive de ces gisements, on arrive au constat partagé par la DDT ou encore le BRGM que ces nappes sont à des niveaux historiquement bas, et qu’elles ne se rechargent plus.

Les volcans d’Auvergne, comme ceux de la chaîne des Puys, n’offrent pas toujours une configuration géologique idéale pour la rétention de l’eau / Crédit photo : ClaraMD (Pixabay, DR)

Vous mettez cette situation géologique en regard du changement climatique. Quels effets produit-il sur les ressources locales en eau ?

La raréfaction de l’eau, est un effet du changement climatique. Sur l’année, on n’est pas en déficit, car la pluviométrie annuelle est constante. Mais c’est la répartition qui pose problème : les précipitations se concentrent en hiver et début de printemps, et s’ensuivent des longues périodes de sécheresse, de la fin printemps à – parfois – l’automne.

Sur l’année, on n’est pas en déficit, mais c’est la répartition dans le temps qui pose problème.

Ce phénomène est accentué par l’élévation progressive des températures moyennes. Ce qui conduit à des dessèchements beaucoup plus importants qu’à l’accoutumée, en surface, sur les sols mais aussi sur les plans d’eau et les cours d’eau. C’est le constat de professionnels, en particulier de Météo France, qui font des relevés, ainsi que l’INRA. Ils évoquent maintenant une évolution vers un climat de type méditerranéen assez marqué, avec des périodes pluies intenses en hiver et au printemps, et des hautes températures/sécheresses autour de l’été.

Lire l’entretien avec Vincent Cailliez, climatologue, sur le changement climatique dans le Massif Central

Quel est aujourd’hui le niveau des réserves en eau dans le département ?

On est depuis avril en “zone vigilance”, depuis avril. Ce niveau d’alerte est activé quand les cours d’eau atteignent leur niveau d’étiage, c’est à dire quand ils [sont en-deça] de leur niveau moyen. Concrètement, cela veut dire que les cours d’eau du département sont, depuis avril, à leur niveau le plus bas.

L’Allier à Vichy. Depuis avril, le Puy-de-Dôme est en vigilance orange, et le niveau de ses cours d’eau est préocuppant / Crédit photo : Thierry Chastagner (Unsplash, DR)

Et quel est l’impact sur la biodiversité ?

C’est la mise en péril de la biodiversité, en termes quantitatifs – pas assez d’eau pour maintenir une biodiversité abondante, ce sur quoi alerte la fédération de pêche du Puy-de-Dôme qui a rejoint notre collectif. Cette biodiversité repose sur des écosystèmes, des ensembles végétaux/animaux qui sont en équilibre. Les animaux se nourrissant de matière végétale, qui nécessite chaleur et humidité pour se développer.

Les cours d’eau du département sont, depuis avril, à leur niveau le plus bas.

Dès que la ressource en eau diminue, toute la strate végétale est mise à mal : elle dépérit, se dessèche, et conduit à la mort de plusieurs végétaux … et en cascade, des problèmes de nourriture mais aussi d’abri pour tout une microfaune, et par la suite les plus gros animaux qui s’en nourrissent.

Mais nous disposons tout de même de plusieurs “zones humides” de grande valeur ?

L’Auvergne est riche en tourbières, qui sont protégées par la législation. (…) Cela reste des zones remarquables, mais les sites  “simples” comme des mares, des cours d’eau, des petits étangs – l’essentiel des zones humides – [n’entrent pas dans le cadre de cette loi]. La logique voudrait que tout le bassin versant en amont soit protégé ! Autant que les volumes d’eau que sur les aspects qualitatifs.

Comment analysez-vous les raisons de cet assèchement des sols ?

La Limagne, il y a des dizaines d’années, ressemblait à un grand marécage, avec des zones humides très vastes. Du fait de la mécanisation agricole suite à la seconde guerre mondiale, elles ont été drainées. [Concrètement,] pour faire passer des machines lourdes par tous les temps, il fallait [assécher] les parcelles. Sur des sols peu profonds comme ce qu’on a en Combrailles, cela supprime la capacité de rétention d’eau. 

Météo France et l’INRA évoquent maintenant une évolution vers un climat de type méditerranéen.

Dans la même logique, pour faciliter le passage des engins [mais aussi] pour agrandir (en réunissant) les parcelles, on a arraché les haies. Il faut savoir que ces haies bocagères constituent un brise-vent très efficace, ce qui protège du dessèchement. En Limagne, c’est flagrant : il n’y a pratiquement plus un arbre ! Et, quand ces haies sont mises en place perpendiculairement aux pentes, elles évitent le ruissellement des eaux. Ces erreurs ont conduit à un dessèchement très rapide des sols.

Les sols n’ont donc plus de capacité à retenir l’eau de pluie …

J’ai clairement fait l’observation suivante : lors des orages, les eaux ne sont pas retenues et alimentent les cours d’eau dont les niveaux montent très vite, avant de revenir à leur niveau [précédant l’orage] très bas, 24 ou 48 heures après. 

Ce phénomène est amplifié par l’utilisation d’engrais chimiques, qui détruisent l’humus naturel. Avant, on avait de la fertilisation à base de matière organique, comme du fumier. En se décomposant, il formera l’humus – comme avec les feuilles mortes dans les forêts. Cette matière organique décomposée composera une espèce de colle avec l’argile des sols, et fonctionnera comme une éponge.

Outre le fait d’être d’importants réservoirs de biodiversité, les haies peuvent retenir le sol et augmenter la rétention d eau / Crédit photo : Annie Spratt (Unsplash, DR)

Au final, on a des sols imperméabilisés, dans le sens où les eaux ne sont plus retenues dans les sols eux-mêmes. On retrouve ce phénomène en zone urbaine avec l’artificialisation des sols, avec les enrobés, le bitume … qui ajoutent à cela un échauffement excessif : plus un milieu est sec, plus il captera les élévations de températures. L’eau joue le rôle d’un tampon thermique : on le voit autour d’un lac en plein été, qui reste toujours fraîche car l’eau a une inertie thermique très importante. Un territoire avec plusieurs zones riches en eau sera moins impacté par le réchauffement climatique !

Vous êtes maraîcher à Pionsat. Comment cette raréfaction de la ressource en eau vous impacte-t-elle ?

Clairement, on manque de ces apports d’eau naturels – des pluies régulières durant l’été. On fonctionne avec de forts apports lors des orages, mais très ponctuels. Cela modifie en profondeur nos pratiques ! Des éleveurs avaient notamment l’habitude par exemple de faire plusieurs fauches de foin dans l’année, car il y avait toujours assez d’eau et de chaleur pour faire pousser en continu la matière végétale. Aujourd’hui, ils doivent se contenter d’une seule fauche …

Un territoire avec plusieurs zones riches en eau sera moins impacté par le réchauffement climatique.

En général, du côté de l’agriculture, on subit des baisses de rendement dans beaucoup de secteurs. En maraîchage, certains producteurs ont dû arrêter. Moins de récoltes, c’est aussi du chômage car moins besoin de bras pour récolter et vendre. En Limagne, le maïs a beaucoup souffert car il a besoin de beaucoup d’eau – c’est tout de même une plante tropicale ! Enfin, l’élevage bovin a été impacté par le manque de foin et d’herbe dans les prairies, [sans oublier] l’abreuvement des animaux : une vache consomme près de 100 litres par jour ! 

Les pratiques des éleveurs, comme celles des agriculteurs, sont profondément modifiées par la raréfaction de l’eau / Crédit photo : M. Lepeytre, Chambre d’Agriculture de la Creuse (DR)

Quelles autres conséquences peuvent-elles être observées ?

On peut avoir des pénuries d’eau sur certaines communes, comme on l’a eu l’an dernier avec des ravitaillements par camion-citerne. Cela va probablement se généraliser, sur plus de communes et plus longuement dans le temps, du fait de réserves insuffisantes en eau.

Également, mais sans dramatiser à l’excès, il y a la problématique du refroidissement des centrales nucléaires de la Loire, comme celles près de Gien, qui sont refroidies grâce aux apports de l’Allier. Le barrage de Naussac a été mis en place pour constituer une réserve assurant un débit suffisant, en particulier pour refroidir les centrales.

Or, d’après nos infos, l’an dernier, le barrage de Naussac était quasiment à vide, et le cours de l’Allier était très bas. Avec des températures d’eau de surface élevées, les capacités de refroidissement des centrales en aval étaient mises à mal. C’est un vrai problème ! 

Pour agir sur cette problématique, vous participez – en tant que porte-parole – au collectif Eau Bien Commun 63. Pouvez-vous nous le décrire ?

C’est un collectif d’associations citoyennes, qui représente les citoyens dans le cadre de l’accès à l’eau, tout simplement. On y retrouve des initiatives comme Preva, des associations citoyennes dédiés à la biodiversité par exemple comme la FRANE, Alternatiba 63, Extinction Rebellion … mais aussi la Confédération Paysanne du Puy-de-Dôme – dont je suis membre. 

[La Confédération Paysanne] prône une agriculture qui n’aille pas contre la nature mais au contraire un mode agricole respectueux de l’environnement, et même allant dans son sens. Mais [le collectif] n’est pas focalisé sur l’agriculture, nous parlons de l’eau en général dans le département, pour tous.

Lire l’entretien avec Quentin Dabouis d’Alternatiba 63 : « On aimerait que les décisions soient évaluées par le prisme écologique »

Quelle est votre position concernant la ressource en eau ?

La notion de “bien commun” est essentielle. L’eau est vitale, et personne ne peut en être exclu pour ses besoins vitaux et essentiels. Le partage doit alors être équitable. Il ne faut pas une privatisation de cette ressource au profit de quelques intérêts, notamment agro-alimentaires ou industriels. Cela va contre l’intérêt commun des populations, mais aussi l’intérêt de la biodiversité sur lequel repose notre humanité. 

La notion de “bien commun” est essentielle. L’eau est vitale, et personne ne peut en être exclu pour ses besoins vitaux et essentiels.

Nous avons un problème culturel par rapport à ça : la plupart des humains vivent en milieu urbain, ils sont assez déconnectés de la nature et de son fonctionnement. Mais tout ce que nous faisons, et comment nous vivons, sont basés sur ce que nous fournit la nature.

L’eau est, selon le collectif Eau Bien Commun 63 … un « bien commun » qui doit être géré et réparti de façon équitable, entre l’homme et la nature notamment / Crédit photo : Jong Marshes (Unsplash, DR)

Vous avez mis en place une pétition en ligne. En quoi consiste-t-elle ?

Notre revendication principale, à très court terme, va sur la préfecture du Puy-de-Dôme, responsable de la gestion et de la répartition de l’eau sur le territoire. A travers la pétition, nous avons exigé de manière urgente la mise en conformité de l’arrêté cadre sécheresse avec la loi de 2006 sur l’eau et les milieux aquatiques. Cette loi rappelle que l’eau est un bien commun, et qu’elle doit aller de façon prioritaire à la population et à la préservation de la biodiversité. Dans un second temps, elle peut bénéficier à des activités agricoles ou industrielles.

Nous exigeons de manière urgente la mise en conformité de l’arrêté cadre sécheresse avec la loi de 2006 sur l’eau et les milieux aquatiques.

Or, l’arrêté préfectoral en cours aura tendance à faire l’inverse : on va prioriser les usages privatifs, industriels ou agricoles, et s’il reste de l’eau, cela ira à la population, avec d’éventuelles mesures de restrictions. D’emblée, la société des eaux de Volvic est exclue du champ d’application de l’arrêté cadre sécheresse, qui ne s’applique pas aux nappes souterraines ! C’est un biais important, car tout est relié. 

Quelle a été le retour de la Préfecture suite à la pétition ?

Elle nous a fait une réponse écrite début juin en disant que l’ensemble des préfets départementaux d’Auvergne-Rhône-Alpes étaient tenus de revoir leur arrêté cadre sécheresse, suite à une demande du préfet de région. Donc, les préfets départementaux, même s’ils changent, sont tenus de respecter un cadre réglementaire, et en premier lieu de faire appliquer la loi ! 

Pour cet été, c’est trop tard : l’objectif est de finaliser ce travail pour fin 2020. On croise les doigts en espérant qu’il y aura de l’eau pour tout le monde … 

Mais vous souhaitez suivre et même peser sur les orientations qui seront prises …

On [cherche en effet à] participer à ces travaux de “rénovation”, qui seront confiés à un comité départemental de l’eau, réunissant des experts, des élus, des syndicats de gestion des eaux … Le problème est que la représentation citoyenne y est très faible : seulement trois associations sont présentes contre dix acteurs “professionnels”. L’équilibre n’y est pas ! 

Au sein du comité départemental de l’eau, la représentation citoyenne est très faible.

C’est d’autant plus important que la question de l’eau est aujourd’hui accaparée par des spécialistes, des techniciens, qui portent le discours de la gestion de l’eau. Mais, cette discussion, elle n’est pas partagée avec les populations, qui en conséquence ne sont pas informées, ne comprennent pas les enjeux ni les mécanismes, et ne peuvent partager des nouvelles modalités d’utilisation. Nous demandons simplement une participation beaucoup plus large des citoyens sur l’utilisation de l’eau.

Lire l’entretien avec Geoffrey Volat sur la co-construction démocratique des politiques publiques

Et comment vous placez-vous vis-à-vis des acteurs industriels ou agro-alimentaires ?

Nous souhaitons pouvoir en discuter avec ces acteurs ! Limagrain a, par exemple, le projet de mettre en place quatre retenues d’eau à ciel ouvert sur le département, qui pourraient servir pour les citoyens. On aimerait en parler avec eux … car nous ne sommes pas convaincus de l’efficacité de telles retenues, qui présentent des pertes très importantes par évaporation. S’ils veulent que la population en bénéficie, qu’ils nous invitent, on en discute et ils nous font la preuve du dispositif.

Idem pour Volvic : l’association Preva [membre du collectif] a eu un échange avec l’entreprise, ce qui s’est avéré être un monologue de leur part, affirmant que tout était fait au mieux. Pourtant, si les constats ne sont pas partagés, ça va être difficile de dialoguer et d’aboutir à une solution constructive.

La question de l’eau est aujourd’hui accaparée par des spécialistes, des techniciens, qui portent le discours de la gestion de l’eau.

Volvic parle ainsi de sa responsabilité environnementale, n’empêche que ses prélèvements conduisent à l’assèchement des résurgences en aval de Volvic, qui ont par exemple provoqué l’arrêt d’une pisciculture qui fonctionnait depuis le Moyen Âge à Saint-Genès l’Enfant … et le problème c’est que leurs prélèvements étaient très supérieurs pendant la période estivale, du fait de vente plus importante d’eau en été. Où est “l’impact positif sur l’environnement” ?

La commune de Volvic, dont l’impluvium alimente notamment tout une partie de l’agglomération riomoise / Crédit photo : Matthieu Perona (Wikimedia Commons, CC BY 3.0)

Quelle serait, au final, la bonne démarche à adopter ?

J’aimerais dire aux principaux acteurs, c’est qu’il est important de vivre dans son époque. La ressource en eau n’est aujourd’hui plus compatible avec des utilisations historiques. Aujourd’hui, il faut que ces acteurs comme Volvic ou Limagrain [modifient leur approche], qu’ils acceptent qu’on arrive dans un climat de type méditerranéen, et qu’il faut changer radicalement les pratiques : arrêter de faire du maïs en Limagne par exemple. 

La ressource en eau n’est aujourd’hui plus compatible avec des utilisations historiques.

Il y a des opportunités importantes sur d’autres plantes, comme les plantes aromatiques, les huiles essentielles … des producteurs du sud de la France cherchent à se déplacer vers le “Nord”, l’Auvergne en fait partie. Le changement climatique est une donnée, malheureusement, il faut s’y adapter et changer de logiciel.

Pour aller plus loin :
Voir les bulletins hydrologiques mensuels publiés par la région Auvergne-Rhône-Alpes

Propos recueillis le 20 juillet 2020, mis en forme pour plus de clarté puis relus et corrigés par Laurent. Crédit photo de Une : Laurent Campos-Hugueney