Selon Olivier Tourand, « certaines cultures n’auront plus leur place »

Le changement climatique dans le Massif Central, analysé par le projet AP3C auquel participe Olivier Tourand, entraînera une modification profonde des pratiques et des cultures.


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Pourquoi cet article ?

Cet article est la suite directe de l’entretien avec Vincent Cailliez, climatologue et météorologue. Vincent et Olivier travaillent de concert au sein du projet AP3C, et l’apport « terrain » me semblait complémentaire de l’approche proposée sur le changement climatique.

Lire l’entretien avec Vincent Cailliez sur le changement climatique dans le Massif Central

Damien

L’intervenant : Olivier Tourand

Agriculteur en Creuse, Olivier Tourand est exploitant avec un salarié (via un regroupement d’employeurs), en polyculture élevage : bovins Charolais et céréales, en filière « qualité courte » : il produit notamment du blé certifié pour la Meunerie

Olivier Tourand participe à la Chambre d’Agriculture Nouvelle Aquitaine. Il est également président du lycée agricole d’Ahun en Creuse, qui comporte notamment un centre d’apprentis.

Il est élu au SIDAM, en charge du projet AP3C (Adaptation des Pratiques Culturales au Changement Climatique).

Enfin, il est, au niveau national, président de la Fédération Nationale des Groupes de Développement Agricoles. Ce sont des groupes d’agriculteurs sous forme associative, qui travaillent sur le développement humain – bien-être des agriculteurs, équilibre de vie – et technique – les productions, selon les régions.

Pour contacter Olivier Tourand par téléphone : 06 16 95 16 94

La structure : AP3C

« Adaptation des Pratiques Culturales au Changement Climatique », l’AP3C une initiative portée par le SIDAM, qui regroupe plusieurs Chambres d’Agriculture du Massif Central. Elle est également soutenue par l’Etat, par plusieurs Régions et par l’Europe.

Se déroulant sur plusieurs années, l’initiative AP3C permet à la fois d’établir des projections climatiques affinées sur le Massif Central, avec une précision géographique inégalée ; mais aussi de proposer aux agriculteurs et éleveurs des fiches pratiques d’adaptation de leurs « procédures », comme les dates de fauche, les conditions de pâture, etc.

Visiter le site web de l’AP3C

Comment l’idée de l’AP3C, à savoir travailler sur l’adaptation des pratiques culturales au changement climatique, est-elle née ?

C’est parti, en Creuse, d’une étincelle venant de quelques personnes. On avait fait le constat que l’on subissait de plus en plus fréquemment des aléas climatiques. Avant, nos parents vivaient des sécheresses – comme en 1976 – tous les 20 ans. Maintenant, on a l’impression de subir bien plus fréquemment.

On avait fait le constat que l’on subissait de plus en plus fréquemment des aléas climatiques.

On avait la chance d’avoir un directeur adjoint de Chambre d’Agriculture qui était conscient de cela. En 2006, le thème de l’AG des Jeunes Agriculteurs était l’évolution climatique. Vincent Cailliez, qui était déjà impliqué, nous avait dit “vous aurez, en Creuse, le climat de Toulouse”. Ça nous a fait prendre conscience des enjeux ! On s’est dit qu’on devait anticiper le climat futur et adapter nos exploitations.

Lire l’entretien avec Vincent Cailliez sur le changement climatique dans le Massif Central

En 2012, le projet s’est monté en Creuse puis en 2015 au niveau Massif Central. Vincent Cailliez nous a rejoint formellement, et nos partenaires – ADEME, Conseil Régional – nous ont apporté des financements structurants. Notre volonté : être proactifs ! 

Pour vous, l’apport principal de l’AP3C réside dans ses données hyper localisées …

Vincent nous expliquait [en 2012] que les données Météo France et que les rapports du GIEC ne pouvaient guère nous servir. Il fallait fournir à chaque agriculteur des éléments à l’échelle territoriale, à minima du canton. D’une plaine à une autre, à quelques kilomètres de distance, les choses peuvent vraiment changer ! Pour que chaque agriculteur puisse effectuer des simulations spécifiques à son exploitation.

Notre volonté : être proactifs !

On voit déjà ces différences : certains secteurs qui ne pouvaient pas faire certaines cultures y parviennent maintenant. Et dans d’autres, 2 années sur 5, la culture ne marche pas. L’important c’est de les mesurer, et d’envisager les conséquences sur le rendement, les process, etc.

Chaque territoire du Massif Central doit adapter ses pratiques agricoles au changement climatique. Ici, le Cézallier en juillet 2020 / Crédit photo : éditeur

Quel est votre rôle au sein de l’AP3C ?

Les données météo et climatiques sont la base de mes travaux. Je réalise des essais sur mes exploitations, et je les intègre à d’autres tests faits dans les départements partenaires. C’est important d’utiliser les expériences des collègues. (…) Il faut vraiment intégrer le rôle des agriculteurs dans les essais et les expérimentations. C’est fondamental !

Il faut vraiment intégrer le rôle des agriculteurs dans les essais et les expérimentations. C’est fondamental !

Les fiches pratiques que nous proposons sont basées sur des essais. Sans être strictement scientifique, on a testé les recommandations formulées. N’oublions pas que le temps est révolu où un technicien, un scientifique disait “voilà la solution, voilà les résultats que vous obtiendrez”. Le même essai chez moi ou chez un collègue à 50 km n’aura pas les mêmes résultats, parce qu’on n’a pas le même sol, le même climat, le même système de rotation des cultures … c’est ce qui est nouveau ! 

Comment peut-on adapter les activités agricoles à cette incertitude croissante ?

Il y a plus de variabilités, plus d’incertitude, parce que le climat est en train de changer. C’est indéniable ! On voit aussi une plus grande disparité des techniques agricoles : entre le labour et le semis direct, on n’obtient pas du tout les mêmes résultats selon les espèces et les variétés.

Il y a plus de variabilités, plus d’incertitude, parce que le climat est en train de changer.

Dans le projet AP3C, grâce aux projections de Vincent, on peut travailler en probabilité. On peut dire, par exemple, que dans telle ferme, 3 années sur 5, la culture de maïs sera catastrophique parce que l’eau ne sera pas suffisante. Ou au contraire, que la diminution des jours de gel fera que le maïs sera satisfaisant 4 années sur 5. C’est ensuite à l’agriculteur, qui a les données, de décider.

Le travail de projection climatique sur le Massif Central permet d’adapter les pratiques localement / Crédit visuel : AP3C

Pour l’amont, on a du travail à faire avec la recherche notamment. J’aimerais que l’INRA et Arvalis travaillent davantage avec les agriculteurs. (…) On a aussi un gros travail à faire avec les semenciers, mais ils ne sont pas très ouverts – même ceux qui sont organisés en coopérative, comme Limagrain. On ne veut pas faire de l’ingérence ! Mais on connaît les constats terrain, on a fait les projections climatiques, et on sait nos besoins.

Il s’agit d’une toute autre approche du métier d’agriculteur …. parvenez-vous à changer les mentalités de cette manière ?

C’est une grande évolution. On dit souvent que le plus dur à décompacter c’est le cerveau des gens plutôt que le sol ! (…) Mais c’est compliqué pour nous, agriculteurs, de nous dire qu’on va planter telle semence pendant 3 ans, puis que ça évoluera … cela dit, il y a aussi un côté positif, qui redonne du sens à notre métier, et qui nous redonne une vraie maîtrise. Mais j’insiste : il faut arrêter de penser que ce qu’on fait aujourd’hui, on le fera de la même manière dans 5 ou 40 ans.

On dit souvent que le plus dur à décompacter c’est le cerveau des gens plutôt que le sol

C’est donc compliqué de changer les habitudes. Avec AP3C, on a une vraie mine d’or pour orienter nos stratégies d’exploitation. Mais les gens ne se l’approprient pas assez il me semble. Par exemple, on lance une formation sur le changement climatique : deux inscrits. Si on intègre cette thématique dans une [approche] opérationnelle, les gens en redemandent ! 

Les investissements déjà engagés par les agriculteurs, et les habitudes ancrées, ne facilitent pas l’adaptation au changement climatique / Crédit photo : Stéphane Compoint (Copyright)

Avec les sécheresses que l’on vient de subir, ça aide à sensibiliser. Mais c’est un peu comme le besoin de produits locaux avec le Covid : les gens se sont rappelés qu’il y avait des ces productions, et dès le déconfinement, ils retournent au supermarché pour acheter des produits importés. Cela dit, nos techniciens n’ont pas davantage conscience de ça ! Pour eux, dès que la sécheresse est passée, on retourne dans le train-train …

Comment vont évoluer les cultures dans le Massif Central ?

Elles seront encore là, mais pas aux mêmes endroits. On parlait du maïs : dans certaines zones, le rendement sera mauvais 3 ou 4 années sur 5 (hors irrigation). Par contre, en altitude – au-delà de 700 mètres – il pourra se maintenir – ou être planté. Il s’agira surtout d’un déplacement des cultures plus qu’une disparition.

Dans les zones plus sèches de juin à septembre, il faudra trouver de nouvelles espèces. Et cela remet en cause les filières ! Quand on a l’habitude d’une culture, qui alimente des usines de traitement en aval, on a un vrai impact sur l’économie du territoire. A l’AP3C, on essaye de montrer que certaines cultures n’auront plus leur place. C’est compliqué, et déstabilisant : on croit avoir trouvé l’alternative, mais parfois ça ne marche pas tous les ans.

Ce qu’on doit tous comprendre avec la plus grande humilité, c’est qu’on ne connaît pas les solutions de demain.

Ce qu’on doit tous comprendre avec la plus grande humilité, c’est qu’on ne connaît pas les solutions de demain. (…) Comment gérer ça ? A nous d’être créatifs

Le Massif Central – ici, vue de l’Artense et du Sancy – va fatalement voir ses cultures se modifier face au changement climatique / Crédit photo : éditeur

Dans vos recommandations de comportements, vous mettez l’accent sur le collectif …

La notion de collectif est primordiale. On parle “d’énergie montante” : le développement agricole conduit dans les années 80, très “top down” depuis les techniciens, nous a conduit à une impasse. L’énergie montante, ce sont les agriculteurs qui impulsent leur direction et leur vision. Les techniciens sont nécessaires pour accompagner, mais pas de manière descendante ! Ce n’est hélas pas encore la norme dans les  organisations professionnelles, ni dans les ministères. (…) [En général], les collectifs d’agriculteurs qui sont autonomes sont souvent plus en avance dans les sujets sociétaux mais pas soutenus. 

L’énergie montante, ce sont les agriculteurs qui impulsent leur direction et leur vision. Les techniciens sont nécessaires pour accompagner, mais pas de manière descendante !

Pourtant, tous les sujets précurseurs sortent de ces réseaux ! Les initiatives et les précurseurs doivent être libres, et sont dans ces réseaux. Les autres se les approprient en aval. (…) Parfois, les agriculteurs ou les techniciens recommandent telles ou telles modifications. [Mais, pour le moment], toutes les pistes évoquées ne permettent pas de compenser économiquement l’évolution climatique. Il faut continuer à se mettre autour de la table pour imaginer les solutions.

Lire l’entretien avec Stéphane Linou : de la sécurité alimentaire à la sécurité des territoires

D’un point de vue approvisionnements en restauration collective : on a besoin tel jour de telle quantité de carottes, de salades, de steacks … ce n’est pas neutre ! Il faut s’unir pour avoir les quantités suffisantes, s’organiser pour la production, la logistique. Mais c’est un débouché énorme pour nous si on y parvient. Et je trouve inadmissible que les restaurants collectifs continuent à s’approvisionner en produits étrangers ! Demandez d’où vient la viande. Mettre “origine France”, c’est parfois juste la dernière étape de la transformation … 

Dans la restauration collective, l’optimisation des commandes pourrait grandement profiter à la production alimentaire locale / Crédit photo : Romain del Buono (Pixabay, DR)

Vous poussez également à “réfléchir en système”, qu’est-ce que cela implique ?

Le mot clé de AP3C, c’est “système”. On ne prend pas un petit bout. L’analyse doit se conduire à l’échelle du système. C’est là qu’est la cohérence. Ça peut être l’ensemble d’une ferme, d’une filière.

Par rapport au climat [également], il faut avoir cette analyse globale : quand les animaux pâturent, le bilan environnemental est beaucoup plus positif que certains ne veulent bien le dire ! Il ne faut pas laisser un territoire en friche ! Si on veut un territoire efficient, d’un point de vue écologique, il faut le “cultiver” au sens large. 

Lire l’entretien avec Jean-Pierre Buche : « le PAT veut montrer que la transition est possible »

Comment cette logique s’applique-t-elle aux circuits courts ?

Les circuits courts, c’est d’abord un nombre d’intermédiaires réduits. Il ne s’agit pas toujours de vendre à son voisin ! Exemple en Creuse : 120 000 habitants, 485 000 bovins. Un copain agriculteur près de Nantes, ou un autre vers Paris, c’est l’inverse. Les circuits courts ne peuvent donc pas être trop fermés à l’échelle territoriale, sinon on n’arriverait jamais à manger toute notre viande en Creuse, pendant que les Parisiens mourraient de faim !

Le mot clé de AP3C, c’est “système”.

On ne peut donc pas faire que du local ! C’est a minima à l’échelle départementale, et encore, le climat ne nous permet pas tout. Mais, en général, il nous faut acheter à 300 km en France plutôt qu’au-delà des océans.

Cette approche systémique peut-elle solutionner le problème du modèle économique ?

Revoir les circuits de commercialisation [permettra de] mieux répartir la marge et la rémunération des acteurs de toute la filière. Mais les circuits courts ne sont pas la solution miracle. On voit que les grandes surfaces restent des points d’approvisionnement importants. Et que les grandes filières, avec les produits génériques, ont leur pertinence économique. 

Les circuits courts ne sont pas la solution miracle.

Par exemple, pour la farine, nous n’avions pas toute l’organisation logistique, il nous manquait du temps, des compétences, et ce n’est pas la solution miracle pour la rémunération ! Un agriculteur surchargé en termes de travail, si on lui rajoute ça, ça peut mettre en péril sa ferme. Car il a des investissements, un système économique, qu’on ne modifie pas du jour au lendemain.

Il faut toujours faire le ratio entre le mode d’exploitation, les intrants utilisés, les effets environnementaux (bilan carbone, biodiversité) … et ce qu’elle produit. Ça se ramène à la surface : je peux dire que mon hectare “pollue” moins, mais s’il ne rapporte rien en termes économiques, le bilan reste mauvais. Il faut bien nourrir les humains sur la planète.

L’élevage extensif serait une bonne solution « servicielle » rendue par l’agriculture pour maintenir la biodiversité / Crédit photo : M. Lepeytre, Chambre d’Agriculture de la Creuse (DR)

On milite ainsi dans la nouvelle PAC sur tous les “services” rendus par les fermes, notamment en termes environnementaux : production d’énergie, entretien des surfaces, valorisation des déchets agricoles en méthanisation pour du biogaz ou de l’eau chaude … sans oublier la formation ou la sensibilisation du public.

En regard de cela, vous regrettez un certain manque de logique, aussi bien du côté du consommateur que du décideur politique …

[Il faudrait en effet] mieux faire prendre conscience au consommateur que ses choix alimentaires ont une conséquence sur leur territoire. Mais il reste une grande incohérence entre le citoyen – qui va nous imposer des normes, parfois justifiées, parfois exagérées – et le consommateur – où il n’achète pas ce qu’il nous a imposé de faire, et préfère un produit moins cher qui vient du bout du monde. L’acte d’achat, c’est un enjeu important ! Et c’est compliqué de le changer.

Il faudrait mieux faire prendre conscience au consommateur que ses choix alimentaires ont une conséquence sur leur territoire.

Restent ensuite les acteurs de la distribution, notamment les GMS, qui ont peu de scrupules. Au-delà des campagnes de communication bien faites, de type “commerçants et producteurs”, ce sont des inepties.

Le maïs, souvent décrié pour sa consommation d’eau, est-il adapté à une culture dans le Massif Central ? / Crédit photo : Christophe Maertens (Unsplash, DR)

Surtout, votre point capital, est de ne pas faire preuve de dogmatisme … Quels exemples avez-vous au sujet des cultures et de l’eau ?

On essaye toujours de se baser sur les données climatiques AP3C. On est en train de tester pour calculer la production fourragère de différentes plantes en fonction de la pluviométrie. Quand il pleut 30 mm, on sait que le maïs produira X tonnes de matière sèche, ou que telle plante de prairie produira tant … Être dogmatique en disant “le maïs est catastrophique”, ça ne marche pas forcément ! Il y a pas mal d’idées reçues, mais quand on mesure, les résultats sont différents.

Lire l’entretien avec Laurent Campos-Hugueney : « l’eau ne peut être privatisée au profit de quelques intérêts »

[Concernant l’eau], on peut capter certaines poches d’eau souterraines sans pénaliser les rivières. Mais ça doit être encadré par le BRGM par exemple. C’est un peu une réponse de normand, mais il y a tous les cas de figure. Encore une fois, évitons le dogmatisme !

Pour aller plus loin :
Lire le PDF édité par AP3C sur les impacts agronomiques en cours dans le Massif Central

Propos recueillis le 1er juillet 2020, mis en forme pour plus de clarté puis relus et corrigés par Olivier Tourand. Crédit photo de Une : Olivier Tourand (DR)