Ripisylve près de Ardes-sur-Couze. Crédit photo: F. Desmolles FDPPMA63 (DR)

Les pêcheurs, témoins de la santé des cours d’eau

La pêche est un des principaux loisirs de nature dans le Puy-de-Dôme. Mais les nombreux passionnés constatent l’impact du dérèglement climatique sur la qualité de l’eau et la biodiversité.


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Principaux points à retenir

  1. La première observation concerne la biodiversité. Soit directement celle des poissons, soit celle des insectes dont ils se nourrissent (éphéméroptères) et qui évoluent à proximité directe de la surface de l’eau … et dont la densité diminue régulièrement.
  2. Concernant la ressource aquatique, c’est l’augmentation du nombre et de l’intensité des sécheresses, combinée à un cycle de l’eau différemment réparti sur l’année, qui inquiète les pêcheurs. Quand les cours d’eau sont très bas, certains poissons peuvent se retrouver coincés dans des flaques et mourir d’asphyxie.
  3. La température de l’eau est également un sujet, les poissons étant extrêmement sensibles au moindre demi-degré supplémentaire. La truite Fario, typique de l’Auvergne, a besoin d’une eau fraîche et bien oxygénée pour vivre. Ainsi, le poisson est un bon indicateur de la qualité de l’eau (température, oxygénation). Plusieurs d’entre eux comme le brochet ou le saumon sont soit vulnérables soit en déclin très notable.
  4. Enfin, plusieurs infrastructures humaines peuvent impacter l’accès des poissons à leurs zones de reproduction. Si des aménagements sont possibles, ils doivent être généralisés sous peine de voire se réduire considérablement les zones de vie de la faune aquatique. Mais les barrages permettent aussi de réguler le débit d’eau dans les rivières, en période de sécheresse.
  5. En conclusion, il ne faut pas s’alarmer non plus : la qualité de l’eau dans les rivières reste convenable, et s’est beaucoup améliorée depuis la fin du XXème siècle grâce à des politiques de traitement des eaux usées ou des déchets bien plus efficaces. Les enjeux globaux (climatiques), sans doute plus que locaux (pollution locale, infrastructures), auront un impact majeur.

Faire l’ouverture [de la pêche] à l’orée du printemps, c’est assister à la renaissance de la nature (…), ce sont des moments où on se sent en symbiose avec elle” témoigne Jean-Pierre Wauquier, président de H2O sans frontières et pêcheur amateur. 

Avec plus de 11 000 km de cours d’eau répertoriés (hors retenues et lacs), le département du Puy-de-Dôme constitue un environnement privilégié pour la pêche et de nombreux pratiquants profitent de cette aubaine chaque année.

Cependant, des changements notables sont à considérer dans le milieu naturel et les pêcheurs tirent la sonnette d’alarme depuis plusieurs années. En première ligne pour constater l’évolution des milieux, à la fois observateurs et connaisseurs de la vie des cours d’eau, ils défendent leur terrain de jeu. Nous avons interrogé trois acteurs de la pêche dans le département pour mieux comprendre leurs inquiétudes.

Lire l’entretien : Jean-Pierre Wauquier parie sur l’eau, modèle d’éducation et de coopération interculturelle

Un climat plus chaud fragilise les poissons

Pour Stéphane Corre, pêcheur à la mouche, adepte de la pratique “No-kill, et membre du bureau de l’Association Agréée de Pêche et de Protection des Milieux Aquatiques (AAPPMA) de Châteauneuf-les-Bains, “les pêcheurs sont très observateurs de ce qui se passe”. Témoin lui-même de ces évolutions, il souligne, qu’aujourd’hui, une “ plus faible densité d’insectes éphéméroptères à la surface de l’eau” est observée. Les truites se nourrissant de ces insectes, leur présence conditionne la pratique.

Les cours d’eau, arpentés par les pêcheurs, sont des témoins de l’évolution du climat et de la biodiversité / Crédit photo: Stéphane Corre (DR)

Les constats sont, selon lui, liés à des évolutions plus globales. “L’augmentation des épisodes de sécheresse chaque année est bien visible (…) et c’est un enjeu fondamental pour les dix années à venir” et plus précisément “la répartition du cycle de l’eau sur une année”. Les niveaux d’eau extrêmement bas observés chaque été dans certains cours d’eau, peuvent conduire certains salmonidés “à rester coincés en tête de bassin [bassin versant]” et mourir d’asphyxie … 

L’augmentation des épisodes de sécheresse chaque année est bien visible.

Stéphane Corre

Par ailleurs, l’augmentation des températures aura un impact sur la vie des poissons. “Un demi degré supplémentaire pour nous, ce n’est pas du tout la même chose, qu’un demi degré pour une truite” précise t-il. La truite Fario, espèce autochtone dans nos rivières et considérée comme le « graal » de tous les pêcheurs, a besoin d’eaux fraîches, bien oxygénées avec des débits relativement stables pour vivre.

Lire l’entretien : « le changement climatique dans le Massif Central, suivi par Vincent Cailliez »

Ainsi, “la température et l’oxygène sont les deux principaux paramètres qui régissent un peuplement piscicole dans un cours d’eau” nous explique François Desmolles, hydrobiologiste à la Fédération Départementale pour la Pêche et la Préservation du milieu aquatique du Puy-de-Dôme. Le poisson peut être considéré comme un indicateur de la qualité de l’eau. En effet, “selon sa position dans la chaîne trophique [alimentaire], il va être un indicateur des désordres que peuvent subir l’espèce dans son cycle de vie et affecter également des espèces situées en-dessous”. 

L’impact des infrastructures humaines

Certaines espèces sont aujourd’hui menacées. “Si la truite fario est assez commune pour le moment, le brochet est considéré comme une espèce vulnérable dans certaines zones [du département]” indique François Desmolles. Pour lui, “il est évident qu’il y a également de moins en moins de saumons, d’anguilles ou encore d’aloses qui se baladent dans nos cours d’eau”. 

Une truite en train de s’alimenter dans le centre-ville d’Aubière (2019). Les poissons sont généralement bien plus sensibles que nous aux élévations de température de leur milieu / Crédit photo: Stéphane Corre (DR)

Selon lui, la diminution de la diversité de la faune aquatique est due également à la difficulté d’accès aux zones de reproduction et à la qualité de celles-ci. “La construction d’infrastructures, comme les barrages hydroélectriques, ont entravé historiquement la continuité écologique [libre circulation des poissons et bon déroulement du transport sédimentaire], en constituant des obstacles parfois infranchissables, réduisant, de fait,  les zones d’extension et de croissance de ces vertébrés”. 

Il est évident qu’il y a de moins en moins de saumons, d’anguilles ou encore d’aloses dans nos cours d’eau.

François Desmolles

Pour Faustin Falcon, PDG de pêcheur.com, entreprise spécialisée dans la vente en ligne de matériel de pêche et de chasse installé à Gannat (Allier), l’impact de ces infrastructures [barrages hydroélectriques] est compliqué à mesurer. Si “ les variations brutales de niveaux d’eau que l’on constate peuvent nuire à la reproduction en mettant des frayères à sec [zones de reproduction], ils [les barrages] permettent aussi dans certains cas de réguler les débits, notamment en période d’étiage fort [plus bas niveau périodique], (…) et il ne faut pas l’oublier de nous fournir de l’électricité décarbonée”. 

Le barrage de Naussac, sur l’Allier, est situé près de Langogne en Lozère. S’il permet de réguler le débit de la rivière, il n’est pas sans impact sur la biodiversité aquatique / Crédit photo : Dimitri (Wikimedia Commons, CC BY SA 4.0)

Aussi, les frayères sont très sensibles. “Le colmatage des frayères en période de ponte des œufs et d”incubation, est un problème, (…) du sable pouvant venir de l’érosion, provenant de l’aménagement du territoire, peut en boucher certaines” selon M. Desmolles. D’autre part, l’augmentation de la température et la diminution générale des débits dans certains cours d’eau accentuent le risque d’eutrophisation [développement excessif d’algues dû à la présence importante de nutriments] et peut “empêcher l’oxygénation optimale de ces frayères”.

La qualité de l’eau dans les rivières n’est pas désastreuse [pour l’instant] dans la région.

Faustin Falcon

Pour Faustin Falcon, si l’enjeu climatique fragilise la pérennité de l’activité à long terme, “il n’en demeure pas moins que la qualité de l’eau dans les rivières n’est pas désastreuse [pour l’instant] dans la région”. Dans le Puy de Dôme, “il y a eu un gros travail de fait par rapport à la situation il y a 20 ou 30 ans. Il n’y a plus de rivières poubelles et la qualité de traitement des eaux s’est améliorée, il faut le dire”, témoigne Stéphane Corre. Selon lui, les enjeux de développement local, comme l’installation de micro centrales hydroélectriques, sont des épiphénomènes et ne vont pas perturber grandement les écosystèmes, “ce sont véritablement les enjeux globaux qui vont poser des problèmes”.

Truite de la Sioule prise à la mouche, et repartie aussitôt dans son élément après une photo souvenir (2020) dans le cadre de la pratique « no-kill » / Crédit photo: Stéphane Corre (DR)

Sensibilisation et protection des zones humides

Lorsqu’on pose cette question à François Desmolles, il évoque en plaisantant “une danse de la pluie”, comme pour montrer l’urgence à la préservation et à la gestion raisonnée de la ressource.

Plus sérieusement, les ripisylves, comme on les appelle, ont des effets écologiques très importants. Ces arbres en bordure des cours d’eau “sont des barrières de protection naturelles contre l’érosion, permettent de garder de l’ombre et stockent en partie certains nutriments responsables de l’eutrophisation”. De manière générale, “les zones humides, caractérisées par la présence de plantes hydrophiles, doivent être le plus possible préservées” selon l’hydrobiologiste.

Lire l’entretien : pour Lucie le Corguillé, « les zones humides ont un rôle capital dans le cycle de l’eau »

Par ailleurs, “les plus jeunes, attentifs à ces sujets-là ont très certainement un rôle à jouer” d’après Faustin Falcon. Il voit cependant un problème à l’organisation collective des pêcheurs. “On observe peu de jeunes participant activement à la vie des AAPPMA, ils pratiquent en moyenne sur plus de territoires, que les chasseurs que je côtoie aussi (…), et les retours du terrain sont plus diffus et donc moins audibles”.

Pêcheur à la mouche en action dans la Tarentaine (2020). Crédit photo: Stéphane Corre (DR)

« [Je suis convaincu que] la pêche peut être un levier important pour alerter sur les enjeux écologiques en rapprochant les gens de la nature.” se défend Stéphane Corre. Pour lui, il n’y a pas de solutions miracles mais c’est avec une conscience collective qu’on arrivera à changer les choses, sans pointer du doigt qui que ce soit. Et de conclure : “Les causes sont multiples et c’est un problème qui doit être réglé ensemble« , sous-entendu au niveau de la société.

Les pêcheurs, témoins de l’évolution de la vie dans nos cours d’eau et conscients des bénéfices d’une rivière en bonne santé, veulent être des acteurs du changement et contribuer à leur niveau à sauvegarder cette ressource vitale de plus en plus rare …

Reportage réalisé en avril 2021. Citations relues par les personnes concernées. Merci à Olivier Bernasson pour son aide. Rédaction : Bastien Durand / crédit photo de Une : François Desmolles (DR)