Temps d'échange au petit déjeuner dans l'espace commun / Crédit photo : éditeur

Le Camp Climat, haut lieu de l’activisme et du militantisme écologiques

48 heures au Camp Climat Auvergne : c’était le programme de mon dernier week-end d’août. Une immersion éclairante dans le monde de l’activisme environnemental.


Tout comme les Actus, nouvelle rubrique en cette rentrée 2020 : des “immersions”, formes de reportage racontés à la première personne du singulier et axés sur le narratif et l’expérientiel.

Conseil de lecture : vous trouverez dans “Résumé de l’article” ci-dessous, des liens vers les principaux points à retenir.
Bonne navigation, bonne lecture !

Cliquez sur les intitulés sur fond noir ci-dessous pour en dérouler le contenu. Vous pouvez aussi afficher en grand chaque visuel en cliquant dessus.

Résumé de l’article

Voici les points principaux qu’il me semble intéressant de retenir ici. Chaque onglet vous propose un résumé et un lien vers la section de l’article où l’argument est développé.

Principe

Le Camp Climat Auvergne est une déclinaison locale du Camp Climat organisé par l’association Alternatiba. Pour cause de Covid-19, l’approche régionale a été privilégiée en 2020.

Le but est d’accueillir et de former à l’action non-violente et au militantisme écologique de nouveaux sympathisants.

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Non violence

L’action non-violente est le principe de l’association ANV-COP21, “soeur” et co-organisatrice du Camp Climat avec Alternatiba 63.

Pour ces acteurs, il s’agit de dépasser les blocages constatés dans la société capitaliste, et notamment causés par les grandes entreprises, en allant au-delà de la sensibilisation ou de la revendication. Sans atteinte directe aux biens ni aux personnes.

Les méthodes d’action non-violente sont éprouvées, codifiées et quasi-professionnelles.

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Bénévolat

L’événement est “auto-porté” : chaque participant paye un forfait (allant de 30 à 60 € selon ses capacités financières) mais doit également fournir plusieurs heures de bénévolat.

Outre la logistique, cela permet des rapprochements entre les membres mais aussi la pratique d’éco-gestes et une forme de sensibilisation à l’action terrain.

Partenariats, cotisations et bénévolat permettent de limiter le budget du Camp à 5000 €.

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Animation

Le fil conducteur principal du Camp Climat est une série d’ateliers pédagogiques autour de l’action non-violente. Plusieurs heures permettent d’expérimenter et d’en comprendre les rouages précis, notamment les rôles clé comme le coordinateur et le peacemaker.

Ces ateliers sont complétés par des temps de confs, d’échange ou de table ronde sur des enjeux du changement climatique ou de l’éco-anxiété.

Des temps de détente, d’animation culturelle mais aussi de débrief logistique complètent le dispositif.

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Eco anxiété

L’éco-anxiété est la nouvelle forme de stress psychologique entraîné par notre difficulté à nous adapter, et à réagir correctement, au changement climatique et environnemental.

Cette thématique est développée à travers plusieurs ateliers et tables rondes dédiées durant le Camp Climat.

L’objectif est de “prendre soin de soi”, de constater et vouloir dépasser ses blocages, notamment par l’action terrain.

Aller au chapitre dédié : atelier éco-anxiété
Action terrain

Le dimanche, la réalisation d’une première action terrain de désobéissance civile vient clôturer le Camp Climat. Elle permet de mettre en pratique, de manière soft, les principes enseignés en atelier.

Les militants sont ainsi aller délivrer une fausse conférence de presse devant le Carrefour d’Issoire (fermé l’après-midi), et ont réalisé une communication “pastiche” mais très crédible rebaptisant le magasin “Carrefriche”.

Un exemple d’action non-violente par l’humour et le “piratage d’image”, permettant de faire passer des arguments pro-transition.

Aller au chapitre dédié : l’action militante
Ville et transition

La mairie de Sauxillanges a soutenu l’installation du Camp Climat Auvergne 2020. Le maire, Vincent Chalet, insiste sur le “contexte” favorable à l’écologie et aux initiatives citoyenne déjà présent dans la ville.

On y trouve notamment un magasin associatif dynamique appelé l’Alternateur, et un groupe local de la Doume (monnaie locale).

La ville a également été une des premières du département à s’engager dans le Pacte pour la Transition.

Selon Vincent Chalet, c’est le caractère rural et périphérique de sa ville qui a favorisé la recherche de solutions alternatives et durables, sans doute vues comme moins nécessaires en milieu urbanisé plus dense.

Aller au chapitre dédié : le rôle de la ville

Pourquoi cet article ?

Embedded” comme se présentent les journalistes intégrés à l’armée américaine … autrement dit “en immersion”. C’est ce qui m’est arrivé pendant ces deux jours au Camp Climat Auvergne.

La transition écologique comporte forcément un volet militant. Sur Clermont, il est porté par plusieurs associations dont Alternatiba 63 et ANV-COP21.

Ces deux structures sœur ont co-organisé le Camp Climat Auvergne, proposé à une centaine de participants. Pour moi, c’était à la fois le moyen de mieux comprendre les tenants de l’action terrain (allant parfois jusqu’au coup d’éclat ou au blocage, toujours non violent).

J’ai pu, durant ces deux jours, rencontrer de nombreux participants, organisateurs et intervenants, et les questionner sur leur motivation (tous les âges étaient présents, de 20 à 80 !). Je tiens à les remercier pour leur accueil et leur ouverture.

Je vous propose dans ces lignes la retranscription de mon vécu durant ces événement.

Damien

La structure : Alternatiba 63

Antenne départementale du mouvement national Alternatiba, cette association fonctionne sur un mode très “horizontal”, visant une forme de gouvernance partagée.

Elle travaille à mettre en lumière les alternatives locales au modèle libéral dominant, et à lutter contre les projets “climaticides”. Son modus operandi passe à la fois par de la concertation sur un mode ouvert (beaucoup de groupes de travail thématiques inter-acteurs), et par de l’action terrain – certaines relevant de la désobéissance civile.

Voir le site web d’Alternatiba 63

Jeudi, 22 heures : le cadre

Arrivée la veille au soir pour démarrer tranquillement. Sauxillanges, petite ville à l’Ouest d’Issoire, est à 30 minutes de la gare SNCF. Pas en voiture, en vélo (électrique) : il fait plutôt beau, la campagne est belle, c’est facile de combiner TER et vélo … et puis il faut bien vivre un peu son engagement pour l’écologie.

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Sauxillanges est “plutôt calme” le soir. Un peu d’animation au bar sous l’hôtel, mais pas grand-monde dans les rues. Pourtant, je découvrirai le lendemain que la bourgade dispose encore de nombreux commerces, d’écoles, d’une gendarmerie. Et, surtout, d’une communauté d’acteurs engagés dans la transition et qui ont monté de belles initiatives, on en reparlera.

Vendredi, 8 heures : accueil et participants

Première étape, indispensable : l’enregistrement. Comme dans les plus grands salons professionnels, il a bien fallu s’inscrire, même pour les journalistes. Je suis accueilli au “bureau des Alternatives”, en centre-ville, par Coralie. Elle est une des principales organisatrices du Camp. Après avoir validé mon inscription, elle me remet un simple brassard pour m’identifier comme participant.

Le “Bureau des Alternatives”, point central pour l’organisation et l’accueil du Camp. Devant : un des vélos partagés mis à disposition des participants / Crédit photo : éditeur

Précision utile : les brassards verts sont pour les organisateurs, les rouges pour les personnes ne désirant pas être filmées. Heureusement pour moi, ça ne concerne que peu de monde. Je profite de l’échange pour demander à Coralie de me définir l’objectif du Camp Climat :

Une fois cette formalité effectuée, je me dirige vers l’espace commun, un peu à l’extérieur de la ville. Les sites utilisés par le Camp Climat sont au nombre de trois, espacés d’environ 10 minutes de marche chacun. Un petit balisage fait de tissu rouge nous aide à cheminer. Donc, jusqu’ici, “tout va bien”.

Le balisage employé dans Sauxillanges permet de se déplacer d’un site à un autre / Crédit photo : éditeur

Sur l’espace commun se tiennent l’ensemble des repas, les communications sur l’organisation et le fonctionnement, ainsi que certaines “conférences” transversales. On est en plein air, l’ambiance est à la fois décontractée et très active.

Je remarque d’emblée la diversité des participants. “Plutôt de gauche” me souffle en plaisantant (à moitié) un animateur. Ok, il faut assumer : venir à un Camp Climat n’est pas forcément idéal si on est pro-Medef.

Il faut assumer : venir à un Camp Climat n’est pas forcément idéal si on est pro-Medef.

Mais, au-delà de ce clivage politique, les profils ici sont variés : de 18 à 75 ans, de la ville comme de la campagne (voire de Paris !), du monde de l’entreprise comme de l’agriculture ou des assos … quelques exemples :

En écoutant ces participantes, on comprend mieux certaines attentes. Zélie espère “mieux vivre cette crise [écologique]” en passant de l’action individuelle à l’engagement collectif. Oriane, parisienne, vient chercher un “territoire plus doux, plus ouvert” en Auvergne. Son de cloche légèrement différent avec Françoise, qui se définit à la fois comme militante (ATTAC, Alternatiba) mais plus favorable aux “alternatives” qu’à l’opposition ou à la désobéissance civile.

Vendredi, 9 heures : objectif et stratégie

“Climat et stratégie” précise le programme du Camp. L’objectif est clair : “Faire monter en compétence des militants”, m’avait précisé Coralie. En d’autres termes, des formations, des ateliers, conçus pour se compléter et préparer à une première action terrain.

“Climat et stratégie”, l’introduction du Camp Climat Auvergne 2020 / Crédit photo : éditeur

Pas d’autre atelier en parallèle, l’événement est dédié à tous les participants. Iona, Sofiane et Antoine prennent la parole devant un petit powerpoint présentant les enjeux du changement climatique, de manière accélérée … et parfois un peu dogmatique, à mon goût. Peut-on faire autrement en moins d’une heure ? Sans doute pas, et le but de ces 3 jours n’est pas d’explorer la responsabilité de chacun mais plutôt de s’essayer à l’action militante de terrain.

C’est là qu’il faut comprendre la différence, et la proximité, entre les deux structures “soeur” qui co-organisent le Camp Climat. A commencer bien sûr par Alternatiba 63, branche régionale d’Alternatiba France, et qui a pour but de “promouvoir les alternatives” à la société thermo-industrielle et capitaliste, dans le cadre du changement climatique.

Lire l’entretien avec Quentin Dabouis, membre de la coordination d’Alternatiba 63

L’autre co-organisateur est ANV-COP21, pour “Action Non Violente” (COP21 fait référence au grand raout international organisé à Paris en 2015 et qui a vu la rédaction des fameux “accords de Paris”). ANV-COP21 est la branche “désobéissance civile” d’Alternatiba, à laquelle elle est structurellement liée. Muriel, militante de longue date, nous la présente :

Des actions plus pêchues sur le terrain”, pour reprendre les propos de Muriel, et qui seraient nécessaires, au-delà de la mise en avant des alternatives. Les deux structures se répondent et se complètent, mais la programmation du Camp Climat est plutôt tournée vers la préparation à l’action non violente et à la gestion de projet collectif : la majorité des ateliers y sont consacrés, avec des formations spécifiques telles que “gouvernance partagée”, “l’utilisation des banderoles”, ou encore “le médiactiviste et la base arrière”.

La déco est plutôt critique vis-à-vis du capitalisme mondial libéralisé et productiviste / Crédit photo : éditeur

Si l’ambiance est bon enfant, on sent tout de même une vraie forme d’angoisse chez certains, de “volonté d’action” chez d’autres. Toute cette énergie combative est dirigée vers les grandes entreprises ou l’Etat, et l’heure n’est plus à la simple sensibilisation ou à la négociation pour une transition consensuelle. Muriel revient sur l’action non violente vécue comme une “contrainte” :

Vendredi, 10 heures : atelier “éco-anxiété”

Le premier atelier auquel j’ai pu participer traitait, en mode “partage d’expérience” animé par trois spécialistes du sujet, de l’éco-anxiété. Pour accéder à un petit focus détaillé, cliquez sur l’intitulé sur fond vert ci-dessous …

Focus : éco-anxiété et action terrain

L’angoisse, l’incertitude, l’urgence générées par le dérèglement climatique sont responsables d’une nouvelle forme de stress, bien identifiée par les psychologues : l’éco-anxiété. Ecoutons Benjamin, co-animateur et psychologue, nous décrire plus précisément ce syndrôme :

Or, vaincre – ou maîtriser – ce stress n’est pas qu’une question de bien-être. C’est aussi un prérequis au passage à l’action de terrain, selon Marion, co-animatrice de cet atelier :

Le retour d’expérience sur l’éco-anxiété, en mode “table ronde” où chacun était invité à exprimer son ressenti sur le sujet / Crédit photo : éditeur

Pour Marianne, autre co-animatrice, il est nécessaire de “travailler” sur son intention et sur ses émotions avant d’agir. Cela afin de garantir que l’énergie d’action sera la plus positive, et donc constructive, possible :

Pour finir, quelques “bonnes pratiques” (évoquées en groupe ici) pour aider les éco-anxieux que nous sommes probablement tous, plus ou moins :

  • Passer du temps dans des environnements calmes et “aidants”, proches de la nature : forêt, plage, montagne …
  • Passer du temps avec des proches ou des amis
  • Pratiquer certaines activités comme le yoga, la méditation, certains sports d’endurance ou la randonnée
  • S’engager pour des causes environnementales ou sociétales, mêmes minimes, pour “faire sa part”
  • S’entraider simplement entre proches, entre voisins, par des petits gestes
  • Prendre du temps pour soi, ralentir son rythme de vie
  • S’ouvrir aux autres, échanger sur son ressenti, en parler à des proches (ou à un psychologue)
  • Imaginer d’autres futurs souhaitables, même utopiques
  • Enfin, passer à l’action, résister …

Vendredi, midi : organisation et financement

On se rend compte à la pause déjeuner de la manière dont le Camp Climat est organisé. Un premier chiffre pour commencer : 5000 €, le coût des trois jours. Ce chiffre est couvert – avec difficulté – par les inscriptions (45 €) et par les finances de l’association. Mais le réseau des partenaires et des bénévoles y est pour beaucoup, comme l’explique Antoine :

Je trouve cela intéressant de noter que les tarifs solidaires, à 30 €, sont contrebalancés par les tarifs de soutien, à 60 €. Avec les nombreuses gratuités, cela montre à la fois l’engagement de la communauté et l‘intérêt porté par plusieurs acteurs économiques locaux – nous parlerons demain (enfin, au chapitre “samedi”) de l’apport de la ville de Sauxillanges.

Un vrai engagement de la communauté et de plusieurs acteurs économiques locaux

En parallèle, les demandes de subventions sont plus laborieuses : la ville d’Issoire n’a pas encore répondu, et le Conseil Départemental l’a rejetée sous prétexte qu’Alternatiba serait une association “politique”. On touche ici la frontière, ténue, entre engagement citoyen, activisme (allant jusqu’à la “désobéissance civile”) et politique plus classique.

L’organisation est également rendue possible par son caractère “auto-porté” : chaque participant payant doit fournir des heures de bénévolat pour le Camp. Cela peut être au service du repas, au nettoyage et à la désinfection des surfaces (Covid-19 oblige), à l’accueil, au rangement …

Le tableau de répartition des tâches en bénévolat. On peut en négocier certaines, mais cela reste un impératif / Crédit photo : éditeur

C’est une question d’organisation autant que de responsabilisation. Pour reprendre les propose de Coralie, ci-dessous : “tous les participants sont autant responsables du bon déroulement du Camp Climat que les organisateurs”. Un moyen efficace de faire prendre conscience de l’importance des “petits gestes” autant que des grandes actions (la nourriture est végétarienne, la vaisselle se fait en bacs avec du savon maison, etc), et de créer des liens.

Personnellement, cette démarche me plaît beaucoup, même si je n’ai pas oeuvré en tant que bénévole : comme le souligne Coralie, “être militant, ce n’est pas être dans une position passive : c’est s’informer, aller chercher des solutions, et agir soi-même”. Logique d’appliquer ce principe à l’organisation du principal événement dédié au militantisme.

Etre militant, c’est s’informer, aller chercher des solutions et agir soi-même

Vendredi, 14 heures : Fresque du Climat

Atelier serious game sur les enjeux climat-énergie, la Fresque du Climat se joue un peu partout en France pour des publics très variés et souvent néophyte. J’en propose même quelques unes sur Clermont, et de nombreuses autres sont organisées par mes camarades “fresqueurs” dans le cadre de la Rentrée Climat.

Cela m’intéressait donc particulièrement de voir comment une Fresque allait “impacter” des militants du Camp Climat, personnes en principe sensibles et réceptives au message du changement climatique, mais pouvant présenter certains a priori …

Je pense que le point de vue des deux Quentin, animateurs de cette fresque, résume bien ma pensée. Donc le voici :

Vendredi, 17 heures : formation à l’activisme

Passant d’un atelier à un autre, je n’ai pas suivi le “fil rouge” principal du Camp : la préparation à l’action non-violente sur le terrain. Mais il existait bel et bien, sous forme d’une série de modules se complétant les uns les autres.

Vendredi à 14 heures avait donc lieu le module introductif, sur l’action non violente. Petit aperçu de la suite trois heures plus tard avec un module complémentaire sur “le rôle du peacemaker”. Le programme précise bien : “requis : avoir fait le module introductif, ou avoir participé à une action“.

Outre l’animation de cette formation de 1h30, sur le principe de mini-pièces de théâtre, le message est intéressant : le peacemaker, le pacificateur, est celui qui intervient dans le cadre de l’action non-violente pour désescalader, faire décroître les tensions qui naîtront quasi inévitablement.

Le but de mon immersion était de mieux comprendre les rouages du militantisme et de l’action non-violente, et cet atelier en est une belle preuve. Ces actions sont vraiment organisées et structurées, quasiment professionnelles, même si elles s’adressent au plus grand nombre et doivent pouvoir se tenir sans réels moyens et de manière spontanée.

Les actions non-violentes sont organisées, structurées, quasiment professionnelles.

Le “fil rouge” de formations autour de ce thème explore ainsi différentes compétences clairement identifiées, comme le peacekeeping évoqué par Margaux, mais aussi les relations presse, le community management, la coordination, la lutte passive, le rôle du “clown activiste” …

Avec, pour objectif, la réalisation d’une première action terrain le dimanche sur Issoire. Nous n’avons pas eu beaucoup de détails sur ce point qui devait rester plus ou moins secret – un gage de l’efficacité en désobéissance civile. Réponse dans quelques lignes 🙂

Vendredi, 19 heures 30 : debrief et détente

Nous l’avons déjà évoqué, mais dans le principe de l’auto-portage de l’événement, l’appel au bénévolat est capital. Il est donc nécessaire de faire de temps en temps, et surtout au début de l’événement, des “piqûres de rappel” sur l’organisation. C’est l’objectif de ce débrief de la journée.

Le debrief en fin de journée, pour préciser plusieurs points d’organisation / Crédit photo : éditeur

La fin de journée est aussi un moment de détente, de relâchement. Le programme a été dense, en termes d’horaires, de déplacements mais surtout de contenus.

Les participants en profitent notamment pour mieux se connaître, échanger sur leurs problématiques locales, tisser des liens pour des actions futures. Le Camp Climat, par les enjeux couverts mais aussi par le bénévolat partagé, l’expérience en commun et l’ambiance détendue, peut être un véritable accélérateur de réseau.

Dans cette logique, plusieurs temps d’animation ludique ou culturelle sont proposés, généralement en fin de journée. Une petite compagnie de théâtre vient jouer le vendredi soir, et un “Bal Trad” est proposé le samedi (rendu compliqué par les conditions sanitaires).

Soirée théâtre au Camp Climat Auvergne : “la mouette et le chat”, par la compagnie Chamboule Tout / Crédit photo : Alternatiba63 (DR)

Samedi, 10 heures : lutte et blocage

Second et dernier jour pour moi, je ne peux hélas rester le dimanche. Je papillonne entre une formation “lutte passive et techniques de blocage”, un point sur l’importance des relations presse pour le militantisme, et une conf sur la “convergence” des luttes climatiques et sociales.

Saviez-vous d’ailleurs que l’on peut “devenir liquide” ? Je me suis couché moins bête samedi. C’est une technique de blocage non-violente : il s’agit de relâcher l’ensemble des muscles de son corps. Ainsi, vous mobilisez non pas un mais 4 personnes (membre de la sécurité, forces de l’ordre …) pour vous déplacer.

Cette question de la résistance passive m’interpelle … bloquer, empêcher de circuler, n’est-ce pas une forme de violence ? Bien sûr, il n’y a aucune atteinte physique aux biens et aux personnes, mais cela peut générer beaucoup d’incompréhension, voire d’hostilité de la part des personnes impactées. On se souvient ainsi des blocages des Gilets Jaunes le 17 novembre 2019 à Clermont, notamment autour du Centre Jaude.

Il n’y a peut-être pas de bonne réponse, mais cet aspect de l’activisme est totalement assumé ici. Le principe de la “désobéissance civile” est d’accepter de dépasser certaines limites, de manière préparée et organisée, et éventuellement d’en subir les conséquences (amendes, emprisonnement, procès). Pour les activistes, c’est sans doute un moyen choquant mais efficace pour mettre en lumière les problématiques.

Samedi, midi : partenaires et initiatives

Mon dernier repas sur place est l’occasion de faire le tour des petits stands déployés dans l’espace commun. Y sont exposés quelques goodies militants et plusieurs ouvrages et revues. J’y récupère un exemplaire papier du Guide des Alternatives, un annuaire proposé par Alternatiba 63 qui référence les acteurs de la transition sur le département.

Autre “découverte”, même si je connaissais déjà le principe : la Doume, la monnaie locale du Puy-de-Dôme, qui propose une adhésion sur place et un “bureau de change”. Bien sûr, tous les points de vente sur le Camp – le bar, les stands de livres … – acceptent les Doumes comme moyen de paiement. J’ai demandé une petite présentation du concept avant d’adhérer, histoire de bien comprendre :

Explications puis adhésion faite, j’ai pu payer mon premier café (filtre) en doumes. #émotion, et un petit pas de plus dans la transition locale.

Samedi, 14 heures : réchauffement urbain

Si cette conf ne s’inscrit pas vraiment dans le schéma activisme/projet déroulé jusqu’alors, elle a le bénéfice d’aborder en détail le sujet des îlots de chaleur en ville et des solutions possibles. Le militantisme y est notamment présent à travers l’action de l’Arbre Citoyen, association basée à Billom et représentée par Eric Desmazeau, conseiller en arboriculture urbaine. Diane Deboaisne du CAUE 63 et Sofiane d’ANV COP21 complètent le panel.

Les échanges sont passionnants. Les différents intervenants ont clairement une vraie expertise terrain, en Auvergne et dans d’autres villes. Tous font preuve d’une grande liberté de parole, qui s’avère à la fois critique vis-à-vis des pratiques des techniciens de collectivités (à Clermont notamment), mais aussi optimiste au regard de ce qui émerge ailleurs (à Lyon, cette fois).

Les intervenants font preuve d’une grande liberté de parole, tantôt critique, tantôt optimiste.

L’accent est vite mis sur le rôle de la végétalisation, et notamment de l’arbre, dans la lutte contre les îlots de chaleur en ville – même si d’autres solutions sont possibles (et complémentaires).

Le cercle de parole central permet aux participants d’entrer et de sortir à leur guise de la conversation / Crédit photo : éditeur

Autre point intéressant : la forme du “cercle de parole”. Après une introduction du sujet en mode conférence classique, les chaises sont organisées en cercle où prennent place les intervenants. Ils sont rejoints librement par les spectateurs désirant poser une question. Une chaise reste toujours libre, et qui pose sa question doit libérer la place pour faire entrer une autre personne. La dynamique circulaire de l’ensemble m’a semblé particulièrement intéressante pour fluidifier l’échange.

Je vous proposerai d’ici fin septembre un entretien avec l’association Arbre Citoyen, puis avec Mme Deboaisne, pour faire le point sur le rôle de la végétalisation dans l’urbanisme.

Samedi, 16 heures : communication

En bon journaliste curieux, j’ai assisté à une partie de l’atelier sur les relations presse, le matin même. A la manœuvre, Coralie, que nous avons entendu plusieurs fois, et Lucille, bénévole en communication. Elle revient sur la manière de gérer les relations médias, complétée par Elodie sur les réseaux sociaux :

A retenir ici, il me semble : les “liens directs”, de confiance et de soutien, qui s’établissent d’une part avec certains journalistes, intéressés à titre personnel (voire engagés), et avec d’autres associations militantes d’autre part. Le fonctionnement des nombreux groupes de travail – sur l’eau, sur la végétalisation – se fait ainsi en “inter-associations”, permettant la transparence et l’échange entre les acteurs.

Claire, réalisatrice vidéo, filme un documentaire sur le Camp Climat pour Alternatiba / Crédit photo : éditeur

Samedi, 17 heures : l’Alternateur

Dernière conférence pour moi, dédiée à l’alimentation. Je m’attendais à une table ronde d’experts, un peu comme sur le réchauffement en ville. Mais il s’agit surtout d’un retour d’expérience sur l’Alternateur, un magasin associatif de produits locaux monté à Sauxillanges par plusieurs associations et en lien avec les acteurs locaux (commerçants, mairie).

Les intervenants de cet échange ont tous eu un rôle à jouer dans le projet. On y trouve Vincent Chalet, le maire de Sauxillanges, mais aussi les fondateurs de l’Alternateur, les partenaires associatifs et les producteurs locaux. Tous échangent sur les avantages de la solution, et sur les problématiques rencontrées. Petit retour d’expérience par Jacky Chabrol, militant Alternatiba, participant actif au Camp et à l’Alternateur :

Si le magasin ressemble à une supérette bio de village (ce qu’il est indubitablement), les “coulisses” du projet sont plus originales. Les intervenants, tout comme Jacky en interview, insistent notamment sur le relationnel avec les commerçants “traditionnels”, auprès de qui ils ont dû se faire une place :

Table ronde des parties prenantes au projet de l’Alternateur, dont le maire de Sauxillanges, Vincent Chatel / Crédit photo : éditeur

Autre point intéressant : le fonctionnement de l’Alternateur, basé quasi exclusivement sur du bénévolat (sauf l’été), ce qui implique un certain degré d’animation de la communauté locale, et d’engagement des parties prenantes :

Samedi, 17 heures : le rôle de la ville

Suite à l’échange avec Jacky sur l’Alternateur, j’ai pu interviewer Vincent Chatel, maire de Sauxillanges. Disposant notamment d’un magasin associatif, d’un groupe local dynamique de la Doume ou encore d’événements d’économie partagée, la ville est déjà embarquée dans la transition écologique.

Pour Vincent Chalet, “accueillir le Camp Climat, des gens qui travaillent respectueusement sur la transition écologique, est tout à fait normal”. La ville a ainsi facilité la mise à disposition de nombreux locaux pour l’organisation du Camp, et a même rassuré la Préfecture qui se posait des questions sur les participants.

Vincent Chalet, maire de Sauxillanges, durant le retour d’expérience sur l’Alternateur / Crédit photo : éditeur

Un des “précédents” majeurs à Sauxillanges consiste dans la signature du Pacte pour la Transition, un engagement charté et concret sur plusieurs points de transition écologique à réaliser sur le territoire. Retour sur cette initiative assez remarquable dans le département avec Jacky, de l’Alternateur :

Ce qui est regrettable, en revanche, est que cette transition se voit si peu dans la ville. Après l’avoir arpentée du nord au sud plusieurs fois pour rejoindre les sites du Camp, je n’ai relevé que la présence des magasins bio et associatifs comme la boulangerie près de la Mairie, et bien sûr l’Alternateur. La circulation est très majoritairement en voiture, les trottoirs rares et étroits, les initiatives sur les matériaux ou l’énergie renouvelable introuvables … Sauxillanges ressemble à une petite ville de campagne, agréable mais sans originalité “visible” quant à la transition écologique. Pour être efficace et attractive, celle-ci doit-elle être visible, voire mise en avant ? Je pose la question, là, pour un autre article …

Dimanche : l’action militante

Attention, je ne peux que vous raconter ma vision “distante” de ce dernier temps fort, ayant dû quitter le Camp samedi soir. Mais le suspense montait déjà, car les organisateurs avaient égréné quelques informations sporadiques sur l’action “terrain” de dimanche.

Pour rappel, celle-ci devait compléter le fil de formations sur l’action non violente et la désobéissance civile, tout en étant plutôt simple et facile d’accès pour les novices.

Nous savions donc :

  • qu’une action non violente aurait lieu dimanche
  • qu’elle se déroulerait sur Issoire
  • qu’il s’agirait de réagir à la politique d’une “grande enseigne”

Que reçois-je donc mardi ? Ceci :

Le faux communiqué de presse “Carrefriche” mis en ligne suite au Camp Climat 2020 / Crédit visuel : Alternatiba 63 (DR)

Pas mal, non ? J’avoue avoir eu mes cinq minutes de doute en recevant ce communiqué de presse, accompagné d’un mail simple mais crédible. Mieux : y était adjoint une présentation de la stratégie de Carrefriche, développant point par point les recommandations d’Alternatiba dans le cadre de la transition écologique de la grande distribution.

Les participants à l’action non ciolente devant le faux magasin “Carrefriche” d’Issoire / Crédit photo : Alternatiba 63 (DR)

Démonstration intéressante, donc, d’une forme décalée d’action non violente : le pastiche, qui profite de la notoriété d’une marque grand public en détournant son image et son message principal. Sur le terrain, l’action consistait à se rendre à l’entrée du supermarché Carrefour d’Issoire, vide un dimanche après-midi, et à simuler une inauguration officielle. Et, bien sûr, à disposer d’un réseau de contacts suffisant pour relayer le mail apocryphe, aboutissement de l’action.

Le décalage et l’humour, bien préparés, peut faire passer intelligemment un message subversif et sans aucune violence.

Que penser de cette action ? A titre personnel, j’ai trouvé l’approche très intéressante, subversive mais foncièrement non violente (même pas bloquante) et permettant intelligemment de faire passer un message. A voir par la suite les réactions de la marque Carrefour (l’objectif étant de provoquer un démenti), mais c’était un moyen soft et efficace d’agir en faveur de la transition.

Conclusion et enseignements

100 participants, 40 personnes formées à l’action non-violente (dont la plupart ont participé à leur première action terrain le dimanche), 6 personnes spécifiquement formées à la coordination d’action … les organisateurs du camp étaient satisfaits du déroulement autant que des résultats, pour une première version “régionale”. Petit debrief en images de Quentin et Antoine, réalisé le mardi suivant le Camp :

Et si ces retours vous ont inspiré, voici la suite du programme présenté par Antoine, jusqu’à une réunion mensuelle Alternatiba le 17 septembre:

Quant à moi, quels sont mes propres enseignements ?

1/ Cet événement dédié au militantisme et à l’action non violente est clairement bien organisé et efficace, tout en conservant une ambiance sympathique favorisant les rapprochements et l’intégration;
2/ Il m’a semblé y avoir plusieurs présupposés un peu rapides envers les entreprises (surtout les grandes). J’aurais aimé avoir plus de détails pour mieux comprendre “pourquoi” … même si cela aurait nécessité plus de temps et sans doute d’autres intervenants ;
3/ La pédagogie fonctionne : les ateliers sont variés, souvent interactifs, bien enchaînés et conclus par une action non-violente de terrain étonnante et probablement efficace. On peut supposer que les personnes formées auront vraiment franchi un pas ce week-end ;
4/ L’activisme rassemble une population variée en âge, en origines sociales ou géographiques, en profession et en expérience. Notamment des personnes qui ont “pivoté” suite à une partie de leur vie dans un métier classique ;
5/ Enfin, l’engagement des acteurs locaux autour de Sauxillanges (son maire, plusieurs habitants, certains acteurs économiques) a montré que ce peut être les territoires non-urbains, parfois défavorisés, qui avanceront le plus vite dans la transition nécessaire.

Je repars tout de même avec deux questions majeures …

a/ Quel peut être le rôle des grandes entreprises dans la transition écologique ? Toutes sont-elles à mettre dans le même sac, comme c’est semble-t-il le point de vue de certains activistes … ou bien peut-on leur faire confiance dans leur capacité à embrasser la transition écologique sans faire de greenwashing ? Si oui, comment distinguer les entreprises en conversion ?
b/ Jusqu’où peut aller l’action non violente ? Cela dépend de la définition de la “violence”, qui en général se rapporte au franchissement d’une limite établie. Le blocage, la privation est-elle une violence ? Quid du “détournement d’image” ? Et si oui, le fait de “braquer” certains acteurs est-il une solution constructive ?
c/ Faut-il rendre visible la transition pour qu’elle soit efficace, au moins en termes d’attractivité ? La question se pose particulièrement dans les (petites) villes : est-ce un sujet de communication, de pédagogie, ou simplement d’opter pour des actions dont la réalisation se verra sur la place publique ?

Sans réponse définitive à ces deux questions, je continue à creuser le sujet dans ces colonnes, toujours en mode “exploration média” … merci de votre intérêt dans cette lecture, ce nouveau format “feuilletonné”, et n’hésitez pas à me faire un retour pour l’améliorer

Damien

Pour aller plus loin :
Le site générique des Camps Climat

Contenus réalisés sur place les 28 et 29 août, ainsi que le 2 septembre place de Jaude. Crédit photo de Une : éditeur