Combrailles Durables est une coopérative favorisant la production "d'énergie citoyenne" / Crédit photo : Combrailles Durables

La transition énergétique à Clermont est-elle réalisable ?

C’est la question qui se pose suite à la publication de chiffres à jour pour le photovoltaïque, le 15 mars dernier : l’écart entre les objectifs et les réalisations est-il rattrapable ?


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Pourquoi cet article ?

J’ai initialement été contacté par Diego Landivar, qui avait (vivement) réagi à la présentation des chiffres à jour du STEE [Schéma de Transition Energétique et Ecologique] de la Métropole, lors du conseil Métropolitain du 2 avril dernier – les chiffres datant du 15 mars. Diego souhaitait me détailler son analyse.

Le sujet étant majeur pour la Métropole, mais également soumis à plusieurs interprétations, j’ai également échangé avec Nicolas Bonnet – qui avait présenté ces chiffres dans le cadre d’une prise de parole sur le projet Ombrières d’Auvergne – mais aussi avec des acteurs locaux qui ont pu me fournir leur point de vue complémentaire.

Il me semble que toutes ces interventions posent la question du rythme et de la gouvernance de la transition, en l’occurrence énergétique : des chiffres ambitieux sont affichés mais qui va piloter le changement ? Faut-il, d’ailleurs, un pilote ? Sinon, comment embarquer des acteurs diversifiés et à intérêts parfois divergents, qui n’avanceront pas forcément de concert ?

Damien

Les principaux points à retenir

  1. Les intervenants constatent l’écart entre les objectifs du STEE et les projets réalisés. Cet écart est même assumé par les élus concernés. Plusieurs raisons à cela selon eux, mais la première est que le STEE présente des objectifs pour l’ensemble du territoire, tous types de « portage » confondus – et donc que les projets publics portés par la Métropole n’en sont qu’une minorité. Si celle-ci a un rôle symbolique d’impulsion, elle ne peut pas piloter l’ensemble de la transition énergétique.
  2. En effet, c’est le secteur privé qui est vu par beaucoup comme le plus grand gisement de croissance du photovoltaïque. Cependant, la logique n’est pas celle des projets publics, puisque l’enjeu de la rentabilité y est bien plus prégnant – et à plus court terme. C’est l’axe de l’autoconsommation qui semble être le plus moteur pour les entreprises, notamment de manière collective, et combiné avec la volonté de plus en plus grande de « verdir » l’image de leur activité.
  3. Le projet Ombrières d’Auvergne, qui faisait l’objet initial de la présentation du 2 avril, vise à déployer des toitures photovoltaïques sur des parkings à la fois publics et privés sur tout le territoire de la Métropole. Porté par Assemblia, il espère développer ce potentiel sous-valorisé, avec l’aide de partenaires comme la start-up SeeYouSun, et le Crédit Agricole Centre-France, qui possède une importante expertise technique et de financement du photovoltaïque.
  4. D’autres projets sont portés par la Métropole, notamment la « centrale photovoltaïque » qui devrait prochainement voir le jour sur le site de la carrière de Nohanent et qui devrait permettre un « bond » significatif dans la capacité de production d’énergie verte.
  5. Au final, comment atteindre l’objectif ambitieux de neutralité carbone inscrit dans le STEE métropolitain ? Au-delà de l’accélération de la production photovoltaïque, les axes d’augmentation de l’efficacité énergétique (notamment par l’isolation des bâtiments) et de réduction de la consommation se déroulent en parallèle. Enfin, la question se pose de la gouvernance globale, avec l’idée évoquée d’une régie publique de l’énergie – similaire à la gouvernance de l’eau sur la Métropole.


LES FAITS

Lors du Conseil Métropolitain du 2 avril (intégralement disponible ici – il dure tout de même 5h30), Nicolas Bonnet a présenté (à 3h32 sur la vidéo) un « projet de convention d’occupation du domaine public pour l’installation et l’exploitation de centrales photovoltaïque sous forme d’ombrières de parking et de toitures photovoltaïques ».

Dans ce cadre, une mise à jour de certains chiffres du STEE [Schéma de Transition Energétique et Ecologique au niveau métropolitain] ont été fournis. Ceux-ci font le point notamment sur les installations photovoltaïque réalisées sur le territoire de Clermont Métropole depuis 2018, date de lancement du STEE … et semblent indiquer un écart grandissant entre les objectifs de ce schéma et ce qui est réalisable (sur la diapositive numéro 4).

Diego Landivar, enseignant-chercheur et élu d’opposition : « on n’atteindra jamais les objectifs du STEE à ce rythme-là »

Diego est enseignant-chercheur à l’ESC Clermont et auprès du Master Design de l’Anthropocène à Lyon. Il est également directeur de Origens Lab, et élu d’opposition à la Ville de Clermont (groupe Clermont en Communs)

La mise à jour du STEE

Nous avions besoin d’avoir des données à jour sur le Schéma de Transition Ecologique et Energétique (STEE) de la Métropole pour une raison simple : des votes étaient demandés sur le sujet et nous ne pouvions pas nous prononcer sans données récentes. Savoir où nous en sommes concrètement. Une mise à jour que j’avais demandée depuis plusieurs mois.

Nous les avons finalement reçues juste avant le dernier conseil métropolitain, et elles portaient principalement sur le photovoltaïque. On y constate qu’après une augmentation des installations de panneaux solaires entre … 2011 et 2014, le rythme s’est considérablement ralenti. Depuis 2014, seuls 2 GWh ont été installés sur la Métropole, alors qu’il en aurait fallu dix fois plus !

Le problème est que l’on atteindra jamais les objectifs du STEE à ce rythme-là.

Diego Landivar

En outre, on constate que la majorité des projets réalisés ont été portés par le privé, sur des petites installations (moins de 36 kVA) et pas par la métro.

Le problème est que l’on atteindra jamais les objectifs du STEE à ce rythme-là (pour rappel le schéma de transition repose principalement sur le photovoltaïque). Si on voulait le faire, cela reviendrait à équiper en photovoltaïque … 32 000 maisons d’ici 2024, ce qui est bien sûr impossible. Selon les projections fournies, seuls 27% des objectifs sont atteignables en 2030.

Le STEE est donc très mal parti. Si on poursuit la tendance actuelle, les objectifs du STEE seront atteints en 2100 soit avec 70 ans de retard sur ce qui était prévu par le schéma de la métropole ou encore par nos engagements à la COP21.

Les Ombrières d’Auvergne

Pour le projet Ombrières d’Auvergne porté par Assemblia, il fait l’objet d’un partenariat public-privé [PPP] alors qu’il aurait fallu une régie publique, comme pour l’eau. En outre, ce PPP s’est fait avec SeeYouSun, une start-up dont l’objet est d’alimenter les voitures électriques. Ce qui n’est de toute façon pas une solution écologique durable selon moi. 

On a besoin de foncier, notamment pour assurer l’autonomie alimentaire en ville.

Diego Landivar

Enfin, cela sacralise des parkings jusqu’en 2050 au moins, de par le contrat signé (alors qu’au début le contrat devait se faire sur 20 ans). Or, on a besoin de foncier, notamment pour assurer l’autonomie alimentaire en ville. Ok pour du photovoltaïque, si des espaces ne servent à rien (toitures d’usine, etc). Dans le cas des parkings Michelin qui se situent tout le long de la Tiretaine, je pense qu’il faudrait plutôt les libérer et en faire des espaces naturels rafraîchis, pas des parkings à durée indéterminée. Idem sur les carrières de Nohanent qui doit être un espace naturel préservé, pas une centrale pour alimenter des Tesla !

Quelles solutions ?

Le plus urgent serait de constituer une régie de l’énergie, avec une mission d’intérêt général pour organiser l’autonomie et la décroissance énergétique. Par exemple via des plans d’économies d’énergie sur l’éclairage public, sur le “luminaire fatal” (notamment les enseignes publicitaires lumineuses), et en jouant sur la tarification ou les limitations d’électricité pour les usages incompatibles avec les limites planétaires.

Il faut aussi pouvoir s’adapter rapidement aux différentes options technologiques en termes de renouvelables qui évoluent très vite, en évitant à tout prix les PPP et les engagements avec les entreprises privées qui nous lient sur le long terme.

Le plus urgent serait (…) une mission d’intérêt général pour organiser l’autonomie et la décroissance énergétique.

Diego Landivar

Enfin, en termes d’investissement, il manque plus de 30 millions d’euros d’ici 2050 pour atteindre les objectifs du STEE dans les temps … soit le coût de la phase 1 de l’extension du stade Gabriel Montpied. Pour moi, c’est donc soit le stade, soit la transition énergétique. C’est l’heure d’assumer nos responsabilités climatiques ! On doit sortir de ce paradigme de l’attractivité complètement dépassé, qui nous fait croire que Clermont sans un grand stade de foot ne serait rien.

Il y a aussi la question transversale de la gouvernance : qui porte le STEE ? La Métro devrait être le chef d’orchestre. Aujourd’hui, ils disent qu’ils “font leur part” … et encore, ils devraient être à 4 GWh par an et non pas 0,5Wh sur 8 ans ! Certes, cela demande de l’ingénierie, et le foncier est lent à acquérir mais il faut surtout beaucoup plus de volontarisme. Pour décider notamment ce qui se fera sur les friches industrielles au service de la transition écologique. Cette question doit être démocratique pas juste une affaire entre Michelin et des grands groupes immobiliers. 

***

En conclusion, je ne suis ici qu’un lanceur d’alerte : la métropole est en train de renoncer à son propre schéma de transition énergétique. Avant même de parler de résilience, il faut d’abord parler de notre responsabilité en tant que territoire pour le climat.

Lire l’entretien : « la résilience doit modifier en profondeur les politiques publiques », selon Diego Landivar

Nicolas Bonnet, élu EELV à la Ville de Clermont : « le rôle de la Métropole n’est pas de développer à elle-seule l’intégralité du potentiel photovoltaïque du territoire »

Nicolas est deuxième adjoint (EELV) à la mairie de Clermont, notamment en charge de la nature en ville et des mobilités actives. Il a présenté les chiffres mis à jour du STEE dans le cadre d’une prise de décision concernant les Ombrières d’Auvergne, lors du conseil métropolitain du 2 avril dernier.

Le point sur le STEE

Nous avons fait un point sur le développement du photovoltaïque sur le territoire de la Métropole : les données sur le potentiel, issues du STEE (lancé en 2018), ont été complétées par des données fournies récemment par EDF et RTE sur la production : quantité d’énergie renouvelable [ENR] photovoltaïque injectée dans le réseau, et nombre de raccordements par catégorie de puissance installée.

Entre le potentiel photovoltaïque estimé par le STEE et les projets photovoltaïques identifiés par Clermont Auvergne Métropole, il y a en effet un écart.

Cet écart s’explique en partie par le fait que le rôle de la Métropole n’est pas de développer à elle-seule l’intégralité du potentiel photovoltaïque du territoire. La métropole doit y prendre sa part, et elle a encore des marges de progression, mais elle n’a ni les moyens ni la vocation de faire à la place de tous les autres acteurs du territoire, par exemple les privés pour équiper leurs toitures en panneaux solaires.

La métropole portera donc ses propres projets, tout en accompagnant d’autres, en stimulant et aidant les autres acteurs du territoire. 

La Métropole n’a ni les moyens ni la vocation de faire à la place de tous les autres acteurs du territoire.

Nicolas Bonnet

On pourrait faire une analogie avec les questions d’alimentation qui ont été travaillés à travers le Projet Alimentaire Territorial : les besoins et le potentiel du territoire ont été estimés, il serait opportun que la métropole et ses communes produisent en régie une partie de l’alimentation nécessaire, notamment pour les cantines publiques, mais la majeure partie de la production alimentaire repose sur des producteurs indépendants. Là aussi, il y a une différence entre le potentiel d’un territoire et la part de ce potentiel qui sera développée par les collectivités locales (métropole, communes, …).

En outre, pour revenir au photovoltaïque, la réalisation de son potentiel dépend d’autres facteurs extérieurs, comme le tarif d’achat : quand il était plus important [il y a quelques années], cette énergie renouvelable a connu un bond en avant car il était plus facile de rentabiliser les investissements.

N’oublions pas aussi que la meilleure énergie est celle que l’on ne consomme pas. La métropole encourage aussi aux économies d’énergie avec, par exemple, le dispositif Rénover Plus Demain qui accompagne les habitants dans la rénovation énergétique de leur logement.

Le projet de la carrière de Nohanent

Sur l’ancienne carrière de Nohanent, une entreprise privée (la société Valeco) porte un projet de centrale photovoltaïque, conformément au PLU de la commune. Ce site se trouve sur l’ouest de l’espace naturel se trouvant entre 5 communes de la métropole : Clermont-Ferrand, Durtol, Nohanent, Blanzat et Cébazat. La partie clermontoise de cet espace, « les Côtes de Clermont », a été labellisé Espace Naturel Sensible, et la métropole travaille désormais à un élargissement de cette démarche aux 4 autres communes concernées, démarche complémentaire et non contradictoire avec la création d’une centrale photovoltaïque sur l’ancienne carrière.

Cette centrale contribuera notoirement aux objectifs territoriaux en matière de production photovoltaïque. Elle ne nous privera pas d’un terrain ayant un potentiel agricole, mais valorisera un terrain dégradé du fait de l’exploitation de l’ancienne carrière, dans le même esprit que le projet porté par le Valtom à Puy Long (site d’enfouissement de déchets).

La centrale de Nohanent contribuera notoirement aux objectifs territoriaux en matière de production photovoltaïque.

Nicolas Bonnet

Quant aux impacts paysagers, chacun se fera sa propre opinion, mais il me semble important de noter que le porteur de projet, Valeco, fait des efforts pour réduire l’impact visuel des installations (panneaux les moins réfléchissants, orientation Sud-Est moins visible depuis la Chaîne des Puys et dégradant un peu la production).

Désormais, le permis de construire reste à instruire par la préfecture et donnera prochainement lieu à enquête publique.

Le projet Ombrières d’Auvergne

La démarche a déjà trois ans : la SEAu, une Société d’Economie Mixte dont la métropole est actionnaire (devenue depuis Assemblia après sa fusion avec Logidôme), cherche à élargir son champ d’action initial (l’aménagement) au développement des ENR. Dans ce processus, elle se rapproche alors de « See You Sun », une petite entreprise spécialisée dans le montage de projets photovoltaïques sur ombrières et ils constituent ensemble une société de projet dédiée à cela pour notre territoire, « Ombrières d’Auvergne ».

Après un appel à manifestation d’intérêt, la métropole a retenu cette société pour équiper d’ombrières photovoltaïques neufs parkings. Ils font suite à une sélection multicritère parmi l’ensemble du patrimoine métropolitain, notamment sur leur potentiel d’évolution à moyen-long terme, tant d’un point de vue urbanistique qu’en terme de dépollution(il faut savoir qu’un parking est très dur à dépolluer).

Les ombrières qui seront installées ne sont pas gravées dans le marbre.

Nicolas Bonnet

Même si un engagement est nécessaire à l’échelle de 20-30 ans pour des raisons d’amortissements du matériel et de rachat d’électricité, les ombrières qui seront installées ne sont pas gravées dans le marbre, des clauses exceptionnelles permettent leur démontage en cas de choix de la collectivité de faire évoluer ces parkings vers d’autres usages dans les années à venir.

Les solutions avancées par Clermont en Communs

En tant qu’élu EELV, je me suis opposé au projet d’extension du stade Gabriel Montpied au précédent mandat. Nous avons malheureusement perdu ce vote et la 1ère tranche de ce projet a été validé. Si la métropole revenait dessus aujourd’hui, nous ferions effectivement des économies – plutôt 20 millions d’euros que 30 du fait des diverses aides extérieures – ça permettrait potentiellement d’accélérer la réalisation du STEE ou d’aller au-delà. Mais nous prévoyons quoi qu’il en soit de réaliser ce qui est prévu dans le cadre du STEE.

Le principe d’une régie publique est une bonne idée, nous poussons la réflexion dans ce sens via un outil de type SPL (Société Publique Locale) pour les installations sur le patrimoine public (une régie ou une SPL ne pouvant pas intervenir en dehors).

Le principe d’une régie publique est une bonne idée.

Nicolas Bonnet

Par ailleurs, un outil de type SEM (Société d’Economie Mixte) sera un complément idéal pour intervenir sur le patrimoine privé, l’intérêt d’une SEM étant de permettre au public de travailler avec le privé tout en évitant le risque de “privatisation des gains, mutualisation des pertes” qui peut survenir avec certains PPP (Partenariat Public-Privé). C’est le rôle que pourrait jouer par exemple Assemblia sur notre territoire. Et c’est grâce à ce type d’outil que l’on pourra contribuer au développement du potentiel du patrimoine privé, ce qui est capital pour atteindre les objectifs du STEE.

Les autres pistes de travail

On travaille avec le SIEG63 (Syndicat Intercommunal de l’Electricité et du Gaz du Puy-de-Dôme) pour optimiser l’éclairage public et le raccordement au réseau. Rémi Chabrillat, élu à la ville, en est d’ailleurs le 1er vice-président. Dans sa feuille de route, il travaille à monter une ou plusieurs structures communes pour développer les ENR sur le département de sorte mutualiser les compétences et le portage les projets entre les différentes collectivités locales du département.

La perspective de contrat d’auto-consommation d’électricité à l’échelle d’un quartier devrait aussi favoriser le développement des ENR. 

Nous ne sommes pas dans une forme d’auto-satisfaction, nous savons qu’il reste encore beaucoup à faire.

Nicolas Bonnet

Dans le cadre du PLUI [Plan Local d’Urbanisme Intercommunal, en cours d’élaboration] nous travaillons à des dispositifs permettant de faciliter les installations en photovoltaïque, notamment en toiture (par exemple, que la limite de hauteur de toit ne prenne pas en compte les panneaux).

Enfin, nous avons des actions de sensibilisation des entreprises dans les zones d’activités économiques, pour les inciter à équiper leurs toits en photovoltaïque. Sans oublier l’initiative Solaire Dôme, portée par l’Aduhme [qui recense précisément le potentiel d’installation sur les toitures publiques dans le département et accompagne les collectivités]

***

En conclusion : nous ne sommes pas dans une forme d’auto-satisfaction, nous savons qu’il reste encore beaucoup à faire. Même si les potentiels identifiés dans le STEE n’ont pas vocation à être atteint par la seule action de la métropole, nous cherchons à en prendre une part de plus en plus grande.

Lire l’entretien avec Nicolas Bonnet : « il ne faut pas avoir peur de certains changements »

Valérie Sol, de Combrailles Durables : « La réalité du potentiel de toitures à équiper est très variable »

Valérie (à gauche, donc, aux côtés de Loïc le Quilleuc) a rejoint la SCIC Combrailles Durables en mars 2021 en tant que chargée de développement. Auparavant, elle a travaillé à l’Agence d’Urbanisme de Clermont et aux Bois du Territoires du Massif Central.

Du potentiel au réel

Il faut savoir une chose importante : concernant le photovoltaïque sur des toitures publiques, entre le relevé de potentiel – en l’occurrence, les toits sur lesquels il semblerait possible d’installer une centrale solaire – et ce qui est réalisé, il y a un gros pourcentage de “perte”. Les raisons sont nombreuses:

  • orientation des toitures
  • présence de “masques”, soit tout ce qui peut perturber le fonctionnement de l’installation, comme des arbres, l’ombre d’autres bâtiments …
  • structure de la toiture insuffisamment solide pour supporter les charges d’une centrale solaire
  • distance de raccordement – et, directement, impact sur la facture de raccordement Enedis
  • la mise en sécurité du chantier peut parfois générer un surcoût

La réalité du potentiel de toitures à équiper est donc très variable, et souvent bien en-deçà de ce qui est annoncé. Le projet d’équipement de toitures d’écoles que nous avons sur Clermont, les services techniques de la Ville avait repéré une vingtaine de toitures d’écoles. Finalement, nous avons retenu 3 établissements.

Entre le relevé de potentiel et ce qui est réalisé, il y a un gros pourcentage de “perte”.

Valérie Sol

Et c’est valable que ce soit pour une question technique ou financière : avec les tarifs de rachat de l’électricité produite en baisse continue, la rentabilité à long terme n’est plus toujours garantie. Il faut également prévoir les aspects préventifs et curatifs de l’installation (exploitation et maintenance).

Pour revenir sur les objectifs du STEE sur le photovoltaïque : comment avait été menée l’étude du potentiel de toitures au départ ? C’est la vraie question à se poser.

Quelques pistes de solution

La Métropole a son rôle à jouer dans la transition énergétique du territoire, mais pas toute seule. Ce n’est pas si simple de dire “il faut une tête pour piloter le projet”. Il y a déjà de nombreuses initiatives qui lui sont reliées : les projets de centrales au sol, les Ombrières d’Auvergne, Solaire Dôme [de l’Aduhme] sur l’ensemble des collectivités du département, de collectifs citoyens comme Combrailles Durables … Il faut aussi poursuivre cette prospection avec les industriels, les entreprises du tertiaire,…

En outre, ce que la Métropole a impulsé avec le projet européen Urb’en Pact [réflexion au niveau européen sur les villes à “zéro émission »] consiste à aller vers de la massification des énergies renouvelables. Pour cela, ils veulent fédérer de nombreux acteurs, de Engie Green à des petits poucets comme Combrailles Durables. C’est une vraie volonté de leur part.

L’intérêt des centrales au sol

Finalement, le photovoltaïque au sol est peut-être plus intéressant que sur les toitures. Il y a plus de potentiels, avec des espaces comme d’anciennes déchetteries, des carrières, des délaissés d’autoroutes, des friches industrielles et urbaines, des cultures agricoles avec l’agrivoltaïsme … et la pose est beaucoup plus facile, sur des surfaces bien plus importantes. Il faut bien sûr dénicher le foncier !

La Métropole a son rôle à jouer dans la transition énergétique du territoire, mais pas toute seule.

Valérie Sol

Cela dit, les grands parcs solaires sont la plupart du temps réalisés par des grands groupes. Les questions de la provenance des panneaux, la gestion des chantiers (déchets, gaspillage…), des travailleurs détachés ne sont pas toujours bien traitées. Il y a encore beaucoup d’améliorations à effectuer sur ces questions.

Pourtant, ce solaire au sol peut être mal perçu. Il faut sans doute retravailler sa dynamique globale : étudier la manière de revaloriser le sol sous les panneaux (faire pâturer des moutons pour éviter les tontes mécaniques, installer des ruches, faire des cultures…), l’intégration paysagère, l’utilisation de matériau biosourcés comme le bois pour les structures…

Lire l’entretien : pour Combrailles Durables, « l’énergie est un sujet de prise de pouvoir par les territoires »

Rachid Kander, DG de Assemblia : « J’espère que ces premiers projets aideront à fluidifier pour la suite »

Ancien directeur de l’Agence d’Urbanisme de Clermont, Rachid a pris les rênes de la SEAU, Société d’Equipement et d’Aménagement Urbain, devenue Assemblia après sa fusion avec Logidôme en 2020.

Le projet Ombrières d’Auvergne

Historiquement, c’est la SEAU [devenue Assemblia après fusion avec Logidôme] qui s’est auto-saisie du sujet du photovoltaïque sur les parkings. Pour une question d’opportunité commerciale, mais aussi parce qu’il y a un enjeu territorial, un “trou dans la raquette” … et que personne ne s’en emparait. Par exemple, Flavien Neuvy, maire de Cébazat, disait en substance : “nous, collectivités, on ne saurait pas faire.”.

Ombrières d’Auvergne est donc l’initiative d’une SEM, dont Clermont Métropole est majoritaire. Et, si on est arrivé à faire ce PPP avec SeeYouSun, le Crédit Agricole Centre-France [CACF] est (…) notre tiers de confiance : il est un des plus grand spécialistes de France sur le photovoltaïque – cette activité étant un complément de revenu très courant pour les agriculteurs. Ainsi, sur le calcul des rendements, le CACF bénéficie d’une réelle expertise, et représente même un “contre-pouvoir technique” par rapport à SeeYouSun.

Les Ombrières d’Auvergne sont une très belle opportunité pour le territoire.

Rachid Kander

C’est donc une très belle opportunité [pour le territoire] : installer 50 ombrières, comme nous le souhaitons, représente une année de progression du STEE ! On a au total une base de travail de 100 à 150 sites, uniquement des parkings, et dans de nombreuses configurations – privées comme publiques. Il y a donc un très grand gisement, et on espère en avoir construit entre 10 et 15 d’ici la fin de l’été. La Métropole nous a confié 8 installations dans ce cadre.

Les chiffres du STEE

Les objectifs du STEE sont cohérents par rapport à l’engagement national … mais ils sont hors d’atteinte, en l’état, de nos capacités, notamment en termes de mobilisation. Notre territoire planifie de mieux en mieux, mais on a encore de nombreux points d’amélioration dans ce domaine.

La vraie lourdeur, c’est la prise de décision.

Rachid Kander

Pourtant, ce n’est pas une question d’argent : dans le cadre des Ombrières, c’est nous [Assemblia] qui investissons, et les banquiers nous suivent. La vraie lourdeur, c’est la prise de décision. Ce que j’espère, sincèrement, c’est que cette première vague nous permette de “tracer le sillon” et de lever les verrous liés aux incompréhensions. Et que, derrière, ça soit beaucoup plus fluide.

Les autres pistes de travail

On travaille sur un autre chantier : la remise à niveau de la performance énergétique des équipements publics. C’est la prochaine grande étape pour progresser dans le STEE. N’oublions pas que c’est la facture énergétique de ces équipements – gymnases, piscines, équipements publics – qui représente la plus grosse part [du potentiel de transition]. Et on profite de ces travaux de performance énergétique pour améliorer d’autres aspects : accessibilité PMR, acoustique, ventilation …

En conclusion, je dirais que tous les petits pas comptent. Et que les Ombrières d’Auvergne n’en sont qu’un aspect.

Thierry Mège, EDF : « l’enjeu de la transition énergétique est davantage sur le privé »

Thierry est directeur du développement territorial chez EDF Auvergne. Il participe à de très nombreux projets de transition énergétique initiés par la Métropole autour du photovoltaïque.

Il y a trois modèles économiques pour le photovoltaïque en France : la revente, l’autoconsommation individuelle et l’autoconsommation collective. 

La revente

La revente, c’est le principe des Ombrières d’Auvergne. L’énergie revendue financera le dispositif sur la durée. Il n’y a donc pas de valeur dégagée, mais une vraie production d’énergie électrique de proximité, verte, sur 20 à 30 ans.

Les projets portés ou impulsés par la Métropole sont très intéressants symboliquement.

Thierry Mège

Le STEE souhaite impulser tout ça. C’est l’enjeu de la massification : l’Aduhme cherche à référencer tous les toits des bâtiments publics afin de les équiper progressivement. Et, plus largement, les projets portés ou impulsés par la Métropole – dont les Ombrières d’Auvergne – sont très intéressants symboliquement, même s’ils n’ont pas d’intérêt économique.

Lire l’entretien : Sobriété, performance et diversification énergétiques, la recette de Sébastien Contamine, directeur de l’Aduhme

L’auto-consommation individuelle

Cependant, une entreprise ne suivra pas ce modèle : elle voudra gagner de l’argent avant cette échéance ! D’où l’intérêt du second modèle, l’auto-consommation individuelle : faire du photovoltaïque selon sa capacité à auto-consommer. Ce modèle se calcule sur 10 ans, parfois moins – on a des industriels qui se projettent à 3 ans. Ces projets sont en phase avec des industriels ou des tertiaires qui veulent donner une image “verte” de leur activité.

Je ne crois pas à la massification sur ce second modèle. Les chefs d’entreprise souhaitent être autonomes. Je pense qu’ils ne voudront pas trop se regrouper dans un projet très large.

En revanche, le vrai levier réside dans la loi du “décret tertiaire”, applicable en septembre 2021, qui dit que tout bâtiment de plus de 1000 m2 devra faire 40% d’économies d’énergies en 2030. Pour y parvenir, plusieurs solutions : j’isole mon bâtiment, je passe tous mes “systèmes carbone” (fioul, gaz …) en pompe à chaleur … mais aussi je peux installer du photovoltaïque en auto-consommation !

Beaucoup d’entreprises ne peuvent plus se permettre d’avoir une image contraire à la transition énergétique.

Thierry Mège

Si le décret n’est pas appliqué, il y a 7500 € de pénalité, mais c’est pas ça qui fera bouger les entreprises. En revanche, l’ADEME mettra en place une base de données, publique, nommée Operat, où toutes les entreprises concernées devront déclarer leur consommation et leurs économies d’énergie. 

Pour moi, c’est une volonté de l’ADEME de faire du name and shame : cette base sera un levier important pour faire bouger les acteurs privés. En effet, beaucoup d’entreprises ne peuvent plus se permettre d’avoir une image contraire à la transition énergétique, pour des raisons de communication, de RSE, de capacités de recrutement … il y a de plus en plus de précurseurs, même en Auvergne.

A noter que “auto-consommation” ne veut pas dire “autonomie”. Cela permet de baisser substantiellement la facture, dans les 20%, mais pas de se couper du réseau. 

L’auto-consommation collective

C’est un dernier modèle économique vis-à-vis du photovoltaïque : je produis à un endroit et je consomme sur des bâtiments voisins. Il n’est pas encore très pertinent économiquement, mais les décrets sortent au fil de l’eau et apportent plus de rentabilité au modèle – le rayon d’auto-consommation, par exemple, passe de 500 mètres à 2 kilomètres. 

L’auto-consommation collective peut représenter une vraie opportunité de croissance du photovoltaïque.

Thierry Mège

Il faut donc attendre un peu pour voir l’impact de ce troisième modèle, mais je suis convaincu qu’il peut représenter une vraie opportunité de croissance du photovoltaïque en France.

En conclusion, je dirais que beaucoup de structures comme l’ADEME travaillent sur le public, mais l’enjeu de la transition énergétique est davantage sur le privé – par exemple avec l’équipement des parkings ou des toitures à la Pardieu. Or, le critère économique n’est pas du tout le même entre le public et le privé. Il faut bien le prendre en compte pour embarquer tous les acteurs.

Propos recueillis du 8 au 30 avril 2021, mis en forme pour plus de clarté puis relus et corrigés par les différents intervenants. Crédit photo de Une : Combrailles Durables (DR)