Pour Pascal Lièvre, « la question de l’apprentissage est essentielle dans la résilience »

Comment les organisations doivent-elles aborder la gestion des connaissances dans un objectif de résilience ? C’est le terrain d’études de Pascal Lièvre, chercheur au CleRMa et organisateur d’un colloque national sur le sujet.

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Les principaux points à retenir

  1. La résilience organisationnelle est très liée à la gestion des connaissances. Si une organisation peut correctement apprendre des crises qu’elle traverse, elle pourra évoluer. C’est un des principaux sujets de recherche de Pascal Lièvre.
  2. Au-delà des processus d’apprentissage, Pascal Lièvre insiste sur la notion de « patrimoine de connaissances« , qui est développé à travers le knowledge management. Dans ce cadre, l’apprentissage implique la construction et l’échange de connaissances, y compris avec des collectifs.
  3. Les grandes « catastrophes » mondiales récentes, comme le 11 septembre, Fukushima ou le Covid-19, sont des moments importants, imprévus, qui font réagir les organisations et les sociétés, et potentiellement progresser dans la résilience.
  4. Pascal Lièvre reconnaît que « le paradigme de la maîtrise absolue doit être abandonné », et que nous vivons dans un monde radicalement incertain. Pour autant, la résilience dépasse l’anticipation du risque, puisqu’elle intègre une notion d’évolution post-événement.
  5. Pour construire sa résilience, la notion de sens est capitale – dans le sens de cadre de référence collectifs, construits via les interactions entre les membres du collectif.
  6. Le Clerma, au sein duquel Pascal Lièvre travaille, a monté avec plusieurs partenaires locaux un programme de recherche visant à « structurer le champ de la résilience ». Ce dispositif a débuté en 2020 à l’Open Lab Exploration Innovation. Il s’est poursuivi récemment au 14ème colloque AGECSO, qui a étudié la résilience comme « objet de recherche » dans d’autres domaines comme la volcanologie.
  7. Enfin, la résilience organisationnelle peut aider la résilience territoriale à émerger, car il s’agit de production de connaissances et d’action par des collectifs hétérogènes. Tout est affaire de cadres théoriques.

L’intervenant : Pascal Lièvre

Crédit Photo: UCA (DR)

Professeur en Sciences de Gestion à l’IAE Management ; membre du laboratoire CleRMa ; fondateur et animateur de l’Open Lab Exploration Innovation ; président d’AGECSO


Au sein du CleRMa, Pascal est responsable de l’axe de recherche Alter-Management Potentiel Humain et Innovation (AMPHI). Il étudie en particulier les nouvelles règles du jeu managérial de l’économie actuelle qui pousse à l’innovation perpétuelle et au besoin de créativité. L’intérêt est aussi porté sur les situations de gestion en situation dite « extrêmes » de l’ordre de l’exploration.

En 2016, Il crée l’Open Lab Exploration Innovation qui rassemble les chercheurs et les praticiens – entrepreneurs au niveau local pour faire face aux défis de l’économie de la connaissance et monter des dispositifs de recherche-action qui soient utiles à tous.

Président d’AGECSO, association pour la gestion des connaissances dans les sociétés et les organisations, il souhaite que la communauté scientifique se retrouve pour favoriser les échanges et faire émerger des enjeux scientifiques en lien avec les retours d’expérience des praticiens.

Contacter Pascal Lièvre par email: pascal.lievre@uca.fr

Crédit photo : UCA (DR)

La structure : Clerma

Laboratoire de recherche en management durable


Le « management durable » : c’est le sujet de recherche du Clerma, laboratoire commun à l’Université Clermont Auvergne et au groupe ESC Clermont. Il vise à éclairer les pratiques des acteurs du monde de l’entreprise (dirigeants, managers …) participant à la « soutenabilité » des entreprises et des organisations publiques.

Reprenant la définition d’une entreprise durable, le Clerma développe son travail de recherche autour de trois axes:

  • l’axe Alter-Management, Potentiel Humain et Innovation
  • l’axe Finance, Information et Responsabilité des Entreprises
  • l’axe Stratégie Territoire et Réseaux d’Acteurs

Plusieurs chaires de recherche ont ainsi été mises en place : l’Open Lab Exploration Innovation, les chaires de recherche Valeur et RSE, Santé et Territoires, et Alter-gouvernance.

Dirigé par Sylvain Marsat, le Clerma est basé à l’IAE Management, dans le centre-ville de Clermont. Il regroupe 130 membres, publie environ 60 documents par an et concerne 36 doctorants.

Visiter le site du Clerma

Vous avez accueilli en mai dernier le 14ème colloque international AGECSO qui porte sur la résilience organisationnelle : comment abordez-vous cette notion?

Dans le cadre du management des situations extrêmes, j’ai toujours travaillé sur la résilience. Mais beaucoup d’autres auteurs s’y sont penchés ! Il y a plus de 300 références sur la résilience du point de vue des organisations.

L’idée est ainsi d’observer la réponse que peut faire l’organisation par rapport à trois critères: rupture, incertitude et risque. On part de l’hypothèse que si l’organisation arrive à faire face à une situation et à apprendre de celle-ci, alors on va pouvoir parler de résilience.

Lire l’article : 14ème colloque AGECSO, de la résilience dans les organisations

La gestion des connaissances en entreprise devient essentielle dans ce cadre …

Les questions liées à la création et à la transmission des connaissances, ainsi que la notion de “patrimoine de connaissances”, sont effectivement essentielles. Il y a une grande proximité entre le knowledge management et la question de la résilience. Nous avons beaucoup travaillé sur le processus d’expansion des connaissances et les conditions pour qu’un collectif s’engage dans cette voie.

Apprendre, c’est construire des connaissances, les échanger et les capitaliser

Pour aller plus loin, je dirais que, dans un dispositif de résilience, la question de l’apprentissage est essentielle. Apprendre, c’est construire des connaissances, les échanger et les capitaliser.

Au sein de l’Open Lab, qu’il dirige et anime, Pascal Lièvre accueille chercheurs et praticiens autour de conférences sur des thématiques variées liées aux problématiques d’innovation et d’exploration / Crédit photo : éditeur

Avez-vous quelques auteurs en tête à nous partager ?

Je pense à Karl E. Weick, par exemple, qui a pu établir de nombreuses ramifications dans les années 80, mais aussi Wildavski. Le nombre d’auteurs est très important ! D’autant plus que la résilience ne vient pas de la théorie des organisations mais de l’écologie et de la physique des matériaux au départ … Il y a pleins de travaux dans diverses disciplines. Et aujourd’hui, il y a un enjeu au niveau théorique à capitaliser tout ça.

La structuration dans la théorie des organisations se fait autour des grands événements

Par ailleurs, on se rend compte que la structuration dans la théorie des organisations se fait autour des grands événements comme l’accident de Tchernobyl ou le 11 septembre. Ce sont des événements avec une forte notion de rupture et d’incertitudes. On va alors regarder comment l’organisation s’y prend, pour faire face à ces imprévus. Et, aujourd’hui, la Covid est une opportunité unique de voir comment les sociétés réagissent.

Le 11 septembre 2001 a été un événement structurant pour la résilience des entreprises, durement touchées – au même titre que de nombreuses crises internationales / Crédit photo : Wally Gobetz (Wikimedia Commons, CC BY SA 2.0)

On a néanmoins l’impression que certaines entreprises se penchent sur la résilience lorsqu’elles sont au « pied du mur » …

Toutes les entreprises vont dire qu’elles prennent en compte cette notion. Mais cela dépend comment elles définissent le mot “résilience”. Par ailleurs, il y a des niveaux de risque ou de rupture qui ne sont pas comparables. 

Dire que l’on est résilient c’est une chose, le conceptualiser en est une autre mais le mettre en œuvre est plus compliqué ! On le voit très concrètement avec le nucléaire par exemple. Malgré tous les exercices de gestion de crise que l’on fait, l’accident nucléaire de Fukushima au Japon, nous ne l’avons pas vu venir … 

Pour une entreprise, être résilient c’est une chose, le conceptualiser en est une autre mais le mettre en œuvre est plus compliqué !

Le paradigme de la maîtrise absolue doit ainsi être abandonné. L’incertitude radicale est la norme désormais. Il ne faut pas travailler uniquement sur l’anticipation d’un risque et du prédictif, c’est évident ! Je ne dis pas que la gestion du risque n’est pas utile, mais je crois que ce n’est pas suffisant. Il est clair que des ruptures imprévisibles, propres à nos sociétés, émergent.

Lire l’entretien avec Nicolas Duracka : « on est obligé de changer de logiciel, et ce n’est pas facile ! »

Comment faire face, pour les organisations, à un environnement incertain et imprévisible ?

Il faut éviter ce qu’on appelle “l’effondrement du sens”, en référence aux travaux de Karl E. Weick. Selon lui, il faut une compréhension collective et la mise en place de cadres de référence au sein d’une organisation, pour agir. Le sens se construit alors essentiellement au travers des interactions entre les membres. Et c’est d’ailleurs l’objet de nos recherches.

Karl E. Weick, universitaire américain, professeur de psychologie et professeur en sciences de l’organisation à l’Université du Michigan, est un théoricien mondialement connu pour ses travaux sur la théorie des organisations / Crédit visuel : AZQuotes (DR)

Justement, sur cette question de la résilience, quels sont les dispositifs de recherche sur lesquels vous travaillez ?

Nous avons monté un programme de recherche associant le CLeRMa, le laboratoire Acté [Activité, Connaissances, Transmission, Éducation] et le Laboratoire Magma et Volcans. Le but est de travailler sur une structuration du champ de la résilience (…) L’idée consiste à mobiliser des chercheurs, qui travaillent dans différents types de contextes, et de voir comment leur approche permet de documenter soit un ou plusieurs niveaux [de résilience] soit une ou plusieurs opérations archétypales. 

Le programme a débuté dans le cadre de l’Open Lab lors de la conférence de Benoît Journé [responsable du département Gestion et Conseil de l’IAE de Nantes] sur la construction de la fiabilité organisationnelle dans l’industrie nucléaire [en février 2020]. 

L’équipe du CleRMa, sous la direction de Sylvain Marsat (à droite). Le laboratoire basé à l’IAE Management abrite notamment 3 chaires de recherche dont l’Open Lab de Pascal Lièvre (troisième à gauche sur la photo) / Crédit visuel : CleRMa (DR)

Par ailleurs, dans le cadre du 14ème colloque AGECSO organisé du 18 au 20 mai 2021, un symposium est organisé sur les dispositifs de gestion des risques volcaniques en partenariat avec le Laboratoire Magma et Volcans. Les chercheurs vont présenter leurs concepts théoriques et les outils qu’ils utilisent pour la mise en pratique. Le cas de la ville d’Arequipa au Pérou sera étudié. Le but est de retracer l’évolution historique de la gestion des risques jusqu’à aujourd’hui et voir ce qui fonctionne, ce qui fonctionne moins pour progresser dans le domaine.

Lire l’entretien complémentaire avec Pascal Lièvre : « L’Open Lab veut rapprocher chercheurs et entrepreneurs du territoire« 

Comment passer de la résilience organisationnelle à la résilience territoriale ?

Le fait est que nous [chercheurs] développons des théories qui sont liées à des terrains pour la mise en pratique.

Les géographes, les physiciens, les volcanologues ont fait un travail conséquent sur ces sujets depuis 30 ans, et nous avons à apprendre d’eux. Cela pourra amener ensuite à des réflexions territoriales. Mais d’abord, il faut savoir de quoi on parle sinon ça devient un ensemble vide …

Y a-t-il tout de même des pistes de réflexion ?

Je ne parle pas de résilience à ce niveau-là [au niveau territorial]. Je parle simplement d’un dispositif qui aide un collectif hétérogène à produire des connaissances et s’en servir. Il faut suivre notamment les travaux de Jeremy Rifkin aux Etats-Unis, et ce que Jean-François Caron a fait à Loos-en-Gohelle [ville pilote du développement durable en France].

Lire l’entretien : avec Jean-François Caron, la transition des collectivités se construit ensemble

Par exemple, dans le cadre des PSDR [programmes de recherche partenariale Pour et Sur le Développement Régional] de l’INRAE, nous avons travaillé dans la construction d’un dispositif d’appui à la conduite d’une recherche collaborative centrée sur l’alimentation. C’est un binôme chercheur-praticien qui construit et anime un programme de recherche collaborative pendant 4 ans. 

Encore une fois, en tant que chercheur, ce qui est important, c’est d’avoir des cadres théoriques solides. Les communautés épistémiques sont une porte d’entrée pour construire ce type de dispositif. Il y a notamment des règles intéressantes qui ont été développées dans le cadre de l’Open Lab.

La recherche collaborative est difficile mais les enjeux sont colossaux !  Aujourd’hui, je pense qu’il n’y aura pas de développement de territoires sans associer la recherche à celui-ci.

Au final, quelle place occupent vos initiatives sur la gestion des connaissances, l’innovation/exploration et la résilience organisationnelle, dans le monde de la recherche ?

On contribue avec nos moyens à l’avancée de la recherche scientifique. On fait notre part, tout simplement. Il y a d’autres pôles, notamment aux USA et aussi en Allemagne, qui ont d’autres moyens mais cela ne nous empêche pas de travailler à la construction d’un pôle d’excellence au fur et à mesure.

Il est capital d’associer la recherche sur les questions de développement et de résilience

Au final, que ce soit au niveau des entreprises ou des territoires, il faut se rendre compte qu’il est capital d’associer la recherche sur les questions de développement et de résilience et mettre en place des dispositifs construits à partir d’un cadre théorique établi.

Pour aller plus loin :
Le site de l’Open Lab avec de nombreux contenus sur la gestion des connaissances et la résilience organisationnelle proposés par Pascal et par la communauté de chercheurs et de praticiens

Entretien réalisé le 6 avril 2021 par Damien Caillard, complété en mai 2021 par Bastien Durand ; mis en forme et réorganisé pour plus de lisibilité puis relu par Pascal / Crédit photo de Une : éditeur