Crédit photo : Pierre Soissons / Conseil Départemental du Puy-de-Dôme (DR)

Le Master Plan, pari ambitieux et audacieux du Conseil départemental sur la transition écologique

Six grandes thématiques, intégration dans un réseau national, sensibilisation tous azimuths … le Conseil Départemental du Puy-de-Dôme s’engage dans la transition écologique

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Présentation du dossier

C’est un pari ambitieux, mais surtout audacieux : faire voter le « Master Plan », autrement dit la feuille de route sur la transition écologique, pour l’intégralité du Conseil départemental du Puy-de-Dôme … quelques mois avant les élections départementales (qui auront lieu les 20 et 27 juin). Sachant que Jean-Yves Gouttebel, président du Conseil départemental depuis 2004, ne se représente pas, et que l’incertitude politique est grande au sein de l’assemblée départementale.

Néanmoins, le pari est lancé. Reconnaissant la gravité et l’urgence de la situation environnementale qui touche déjà le Puy-de-Dôme, Jean-Yves Gouttebel a souhaité pousser ce Master Plan, en lien avec la Fabrique des Transitions, structure nationale d’accompagnement des collectivités à la transition écologique. Adopté le 11 janvier par les élus du CD63, après un premier vote négatif en décembre, la feuille de route est en cours de lancement auprès des services internes et des partenaires territoriaux. Elle reprend notamment plusieurs initiatives pré-existantes autour de l’environnement, du Budget Eco-Citoyen [BEC] aux Espaces Naturels Sensibles, en passant par l’isolation des combles de bâtiments publics ou encore la lutte contre le gaspillage alimentaire.

En complément de l’entretien avec Jean-Yves Gouttebel publié ce même jour, Bastien et moi vous proposons un dossier transversal sur le Master Plan du Conseil départemental, pour mieux comprendre son fonctionnement, ses interactions avec les acteurs internes ou externes, ainsi que les dynamiques engagées avec le grand public à travers le BEC.

Ce dossier est composé de cet article revenant sur le déploiement et l’animation du Master Plan, assuré par l’équipe dédiée à la transition écologique au Conseil départemental ; et de plusieurs articles connexes sur la sensibilisation des services internes, le travail avec les acteurs territoriaux, et la création d’une dynamique avec le grand public. En complément, vous pouvez retrouver les entretiens déjà publiés avec Dominique Giron, vice-présidente en charge de la transition écologique (24 janvier 2021) et avec Jean-François Caron, fondateur de la Fabrique des Transitions (
Damien

Les principaux points à retenir

  1. Le Master Plan est la feuille de route de la transition écologique du Conseil départemental. Il se veut principalement transversal – concernant tous les services et toutes les actions – et englobant – les politiques du Conseil départemental doivent s’y conformer
  2. Il implique donc une forte action de sensibilisation des équipes en interne (même si 200 agents et cadres ont déjà participé à son élaboration) et une redéfinition des liens avec les partenaires territoriaux, comme les communes, les EPCI ou encore la Région
  3. Néanmoins, le pari de Jean-Yves Gouttebel, à l’initiative du Master Plan, était de le lancer en fin de mandat, alors qu’il ne se représente pas en juin 2021. Il y a donc un certain risque politique, que les équipes de la Transition Ecologique sont prêtes à prendre tellement le sujet semble fondamental et lié à la mission de service public.
  4. Autre problématique sur la durée : bien embarquer les équipes et les partenaires. Avec l’aide de la Fabrique des Transitions, réseau national d’accompagnement à la transition des collectivités auquel le Département a adhéré, les agents ont été impliqués en partie dès la conception, et de plus en plus lors de son déploiement, aussi bien dans les “imaginaires” de projection que dans la mise en oeuvre et le suivi.
  5. Pour cela, la mission Transition Ecologique déploie une méthodologie précise, prévoyant pour chacune des 6 grandes thématiques du Master Plan (eau, alimentation, énergie …) un binôme d’agents engagés, à profils complémentaires, qui auront des mission d’animation, de reliance, de suivi et de gestion de projet. En prenant garde à maintenir la transversalité des actions, qui ont tendance à revenir à l’organisation traditionnelle en silos.
  6. Ces binômes seront bien sûr accompagnés via des collectifs de transition, dans leurs thématiques avec notamment des acteurs externes et des services supports (RH, SI, finances …) et par la Fabrique des Transitions
  7. Enfin, une évolution de l’organisation et de la méthode reste possible. Des “espaces de régulation” sont prévus pour traiter les problématiques émergentes et les zones de friction. En outre, un travail de suivi anthropologique est réalisé par une doctorante sur les méthodes de gestion “exploratoires” dont relève le Master Plan
  8. L’organisation globale, votée récemment,est d’ailleurs à titre expérimental jusqu’en décembre 2021. Le but est de montrer au futur exécutif les tenants et aboutissants du Master Plan, et de leur permettre de prendre des décisions de continuité ou de changement en connaissance de cause.

La structure : le Conseil départemental du Puy-de-Dôme

Collectivité territoriale agissant sur le périmètre du département, directement (routes, social, collèges …) et en accompagnant d’autres collectivités.


Basé à Clermont, le Conseil Départemental du Puy-de-Dôme est évidemment un des principaux acteurs du territoire. Avec près de 2400 agents, il agit directement sur l’ensemble du département dans le cadre de plusieurs compétences « obligatoires » comme l’entretien des routes, le social (handicap, petite enfance, personnes âgées), la culture et les collèges.

Mais le Conseil Départemental développe également une politique d’accompagnement des territoires, dans une logique de proximité. Via des aides financières, du conseil ou de l’ingénierie, il peut ainsi orienter notamment les communes « vers des projets plus respectueux de l’environnement » selon Dominique Giron, vice-présidente en charge de la transition écologique.

Dans ce domaine, il semble que 2020 ait été l’année de « bascule » du Conseil Départemental du Puy-de-Dôme. Après un Budget Eco-Citoyen très suivi (63 projets lauréats, 2 millions d’euros de budget), un Master Plan a été voté le 11 janvier 2021, détaillant les axes de la stratégie de transition écologique – et ce malgré quelques péripéties internes d’ordre politique en décembre.

Accompagné dans ce cadre par la Fabrique des Transitions, le Conseil Départemental veut avancer dans à peu près toutes les dimensions de la transition écologique, en étant « exemplaire, en impulsant une dynamique de changement au sein des équipes » [d’agents territoriaux] selon Dominique Giron. Tout en « étant porté en permanence autant par les élus que par les agents ».

Voir le site du Conseil Départemental du Puy-de-Dôme

Le Master Plan, une grande ambition et plusieurs inconnues

D’emblée, l’expression « Master Plan » véhicule une signification d’importance, de priorité et de globalité. C’est le message que veut faire porter l’exécutif du Conseil départemental du Puy-de-Dôme : « Nos pratiques doivent changer si nous souhaitons évoluer dans un environnement vivable, viable et équitable », prévient Jean-Yves Gouttebel, son président et initiateur du Master Plan. Cette feuille de route est donc pensée comme transversale à l’ensemble des actions et services du Département, « une nouvelle vision de ses politiques », ou encore « un nouveau cadre de dialogue territorial » – selon son document de synthèse.

Nos pratiques doivent changer si nous souhaitons évoluer dans un environnement vivable, viable et équitable.

Jean-Yves Gouttebel

Autrement dit, le Master Plan veut questionner la politique du Conseil départemental et redéfinir ses interactions : une grande ambition … qui s’inscrit dans une démarche assumée de transition écologique, donc de changement de modèle. « La transition écologique va permettre au Puy-de-Dôme de franchir un cap que le développement durable ne nous a pas permis de dépasser », précise Dominique Giron, vice-présidente en charge du Master Plan. Là aussi, il s’agit d’accélérer la transformation de l’organisation et de ses politiques à l’aune du changement climatique et de ses conséquences.

Lire l’entretien : pour Jean-Yves Gouttebel, « le département est la bonne échelle pour la transition écologique »

Cette ambition semble-t-il unique en France à l’échelle d’un département (le Conseil départemental du Puy-de-Dôme serait le premier à adhérer à la Fabrique des Transitions, réseau national d’accompagnement des collectivités à la transition écologique). Si elle veut répondre aux enjeux de demain, va-t-elle se concrétiser suffisamment dans le temps pour dépasser la dynamique de son lancement ?

Dominique Giron (premier plan), lors du séminaire sur la Transition Ecologique d’octobre 2020 qui a réuni les élus, l’équipe projet, les directeurs de pôles et le cabinet / Crédit photo : Valentin Uta (DR)

Car les écueils sont nombreux : les services internes au Conseil départemental vont-ils suivre le mouvement ? Les partenaires territoriaux, qui ont parfois leur propre feuille de route, seront-ils au diapason ? Et comment réagiront les habitants du Puy-de-Dôme ? Au-delà des élections à venir qui représentent une inconnue majeure (et que nous ne pronostiquerons surtout pas), nous allons voir comment l’élaboration puis le déploiement du Master Plan ont été pensés pour répondre à ces défis, et quels sont les premiers retours des publics concernés.

Une feuille de route très opérationnelle et qui « remet du rêve »

Inspiré des travaux de Jérémy Rifkin, le Master Plan du Conseil départemental est donc une feuille de route générique, divisée en six grandes thématiques opérationnelles (« produire, transformer, consommer local », « être un département à énergie positive » … Toutes portent sur des sujets transverses comme l’eau, le patrimoine, l’alimentation, la solidarité, etc.) et quatre axes méthodologiques favorisant l’ouverture, la co-construction, l’innovation et la création d’emplois. Le Master Plan se veut très opérationnel (sur le fond comme sur la forme) puisqu’il intègre les états des lieux existants, les dispositifs de suivi, de mesure d’impact, et les possibilités d’évolution et d’adaptation.

>> Voir la synthèse du Master Plan, reprenant les thématiques détaillées par projets et la méthodologie <<<

Ce qui n’est pas forcément visible dans le document de synthèse, mais revêt une grande importance, est le vocabulaire utilisé pour l’élaboration du Master Plan : des « étoiles » qui montrent la voie, des « cailloux » qui matérialisent le chemin … on voit ici la patte de la Fabrique des Transitions et notamment de son fondateur et animateur principal, Jean-François Caron. Maire de Loos-en-Gohelle, il a su faire de sa commune, auparavant sinistrée par la fermeture des mines du Pas-de-Calais, une « ville pilote du développement durable » labellisée par l’ADEME au niveau national.

La transition écologique va permettre au Puy-de-Dôme de franchir un cap que le développement durable ne nous a pas permis de dépasser.

Dominique Giron

Pour Jean-François Caron, en effet, l’important est de se projeter, de rêver, de désirer un futur différent. « La Fabrique des Transitions s’est créée selon (…) ce qu’on pourrait appeler les ‘invariants de la transition' » précise-t-il. « Qu’est ce qu’on retrouve dans tous les territoires qui ont réussi ou sont en cours de transition ? La pensée en trajectoire, l’inscription dans l’histoire locale, la volonté d’agir malgré les difficultés … .« . C’est cette projection sur des bases solides qui permet de voir loin et d’avoir envie de changer. « Il faut savoir remettre du rêve ! » conclut-il.

C’est la notion de « changement des imaginaires » qui est mise en avant dans le document de synthèse. Avec l’accompagnement spécifique de Jean-François Caron, ce sont 200 personnes parmi les équipes du Conseil départemental qui ont travaillé en huit groupes thématiques en intelligence collective pour « imaginer un futur idéal pour le Puy-de-Dôme », précise la synthèse. « Nous avons délibérément choisi d’entrer par le désir [et non par la peur] car celui-ci a la capacité de mettre en énergie, en mouvement. Et la transition va requérir de l’engagement »

Il faut savoir remettre du rêve !

Jean-François Caron

Ce « futur désirable », ce sont les six grands objectifs thématiques, les « étoiles » exprimées sous forme de volontés – comme « protéger et partager l’eau, bien commun » ou encore « favoriser la solidarité et les services essentiels ». Ce long travail sur ce qui est, en somme la vision, la mission et la raison d’être du Conseil départemental, a pris place sur 2019 et 2020, avant d’être brutalement freiné par l’irruption de la pandémie, qui a notamment empêché plusieurs rencontres au niveau du territoire. Mais il était suffisamment avancé pour faire l’objet d’une mise au vote du Master Plan. Le 11 janvier 2021, après un premier échec devant l’Assemblée départementale, il est adopté et peut entrer dans sa phase opérationnelle.

Lire l’entretien : avec Jean-François Caron, la transition des collectivités se construit ensemble

Dominique Briat, élue au Conseil départemental : oui au fond, non à la forme

Elue au Conseil départemental pour le canton Clermont 4, Dominique Briat est également conseillère communautaire à la Métropole et conseillère municipale à Clermont.

Elle revient sur le vote du 11 janvier 2021 où son groupe politique – Socialistes et apparentés 63 – s’est abstenu.

“Je trouve l’idée du Master Plan bien en soi ! Mais, si je suis d’accord sur le fond, je m’oppose à sa forme et à sa temporalité.

Tout d’abord, il arrive en période pré-électorale, ce qui ne me plaît pas. Et il est, je trouve, trop “descendant”. En outre, il n’est pas assez ambitieux : il faut dépasser les projets type “jardins partagés”, travailler sur le fond avec des scientifiques ou des designers, sur des nouvelles technologies à expérimenter ici, comme des matériaux, des pesticides sans perturbateurs endocriniens, du photovoltaïque complètement intégré aux bâtiments …

Il faudrait travailler avec des scientifiques, des designers (…) repenser la sociologie des projets.

Dominique Briat

Il faudrait aussi repenser la “sociologie” des projets, et voir plus grand. Par exemple, privilégier les jardins ouvriers dans leur utilisation partagée, les liens avec les restaurateurs, la construction en parallèle de grands appartement, la réflexion sur le coworking intégré à des espaces de vie …

J’aimerais enfin que le Master Plan porte sur davantage de fonctionnement, car il est trop anglé “investissement”. Si [une structure partenaire] achète du matériel [avec l’aide du Conseil départemental], il faut bien payer les charges. Heureusement, la situation financière du Conseil est bonne, ce qui autorise des évolutions à l’avenir.”

Maintenir coûte que coûte la transversalité

Et c’est là que le premier écueil se profile : le risque de revenir, « naturellement », à un fonctionnement en silos. Car le Master Plan est basé sur un principe de transversalité, d’ouverture des périmètres, de confiance et de partage. Et cette approche remet en cause une organisation traditionnelle, assez pyramidale, et centrée sur des services thématisés.

C’est pourquoi la première priorité de la phase opérationnelle a été de « forcer la transversalité« , selon Aude Van Haeringen, chargée de projet Transition Écologique et « facilitatrice » – avec son équipe – de l’application du Master Plan. « La nouvelle organisation, validée [par la direction], vise à garder la cohérence des grandes thématiques. » poursuit-elle. « Car on se rend compte que les projets en cours retournent naturellement dans les silos »

Une « étoile »,ou un des six grands objectifs thématiques du Master Plan : formulation sous forme d’action – ou de volonté, liste de sous-thématiques et de projets plus ou moins formalisés, échéancier … / Crédit visuel : Conseil départemental du Puy-de-Dôme (DR)

Car, si les six thématiques sont les « étoiles » qui apportent le rêve et la transversalité, l’action est bien représentée par les « cailloux », tous les projets listés dans le document de synthèse et qui – pour le coup – ont un angle très opérationnel : certains de manière directe, comme « créer un syndicat départemental de l’eau » ou « réhabiliter trois collèges d’ici trois ans au niveau thermique » … alors que d’autres sont plus génériques, à l’instar de « promouvoir les métiers des routes » ou « soutenir les plateformes de producteurs départementaux ». Si l’on comprend bien que la plupart des projets sont à écrire, ils concernent souvent un service pré-existant qui peut avoir tendance à vouloir le « récupérer ».

César Gonzalez, service Aménagement du territoire : l’aide de l’Etat dans le financement de transition

Directeur de l’Aménagement Territorial au sein du Conseil départemental, César Gonzalez coordonne notamment l’attribution des financements aux collectivités partenaires. Il revient sur les changements opérés par le Master Plan dans ces dispositifs, et sur les apports du Plan de Relance de l’Etat.

“L’Etat a mis en place deux types de contractualisation dans le cadre du Plan de Relance : tout d’abord, des conventions à destination des départements et des régions, sur 2021-2022. L’idée ici est de donner un coup de boost à des opérations pratiquement prêtes, avec un angle transition écologique. C’est ce qui a profité à de nombreuses actions inscrites aujourd’hui dans le Master Plan, même si elles y pré-existaient.

Fin mai, nous avons signé la convention avec l’Etat. Reste à la mettre en œuvre.

Second levier : le CRTE, Contrat de Relance et de Transition Ecologique. C’est un outil adressé aux EPCI, avec une temporalité différente – puisque, notamment, les élections municipales sont passées en 2020. Comme il y a plus de visibilité, les contrats sont portés sur 6 ans. Avec trois dimensions : énergie, milieux naturels (eau, biodiversité, habitats …) et mobilité.

Il nous faut désormais trouver la manière d’articuler le Master Plan avec [les financements de l’Etat pour les collectivités].

César Gonzalez

Indirectement, c’est donc un levier intéressant pour le Master Plan. En effet, nous disposons déjà de l’outil CTDD (Contrats Territoriaux de Développement Durable) qui nous permet de contractualiser sur 3 ans avec les EPCI – avec, en complément, le FIC (Fonds d’intervention Communal) destiné aux communes.

A fin 2021, nous arrivons en fin de période de conventionnement CTDD, et nous sommes actuellement en phase d’évaluation. Il nous faut désormais trouver la manière d’articuler le Master Plan avec cette nouvelle approche des CTDD, puisque toutes les EPCI du département ont candidaté au CRTE. Nous allons donc très vraisemblablement miser sur une combinaison CTDD-CRTE, d’autant plus qu’un délai complémentaire a été accordé jusqu’à fin 2021.”

Comment éviter ce retour en arrière ? « Nous sommes en phase de recrutement interne » précise Aude. « Nous aurons ainsi deux pilotes par thématique, qui fonctionneront en binôme et sur des missions complémentaires à leur poste actuel. » Ces binômes – un profil plus « expert », un profil plus « animateur » – auront plusieurs missions : veiller au respect de la méthodologie du Master Plan, réfléchir à la stratégie de leur thématique, au suivi, aux délais …

Ils devront également faire le lien avec l’opérationnel, représenté par les différents projets terrain et par les métiers internes. « Les binômes seront chargés d’animer l’équipe des chefs de projets de chaque ‘cailloux' » complète Aude, « car on gardera bien sûr les chefs de projets métiers (…) mais ils seront rattachés à une équipe plus transversale, qui veillera aux objectifs de transition »

Lire l’entretien : co-construire démocratiquement les politiques publiques, selon Geoffrey Volat

Enfin, de nouveaux collectifs seront mis en place, toujours dans une logique de transversalité : un « collectif de la transition », coordonné par la mission Transition Ecologique (dirigée par Aude) fera ainsi le lien avec les services supports : RH, finances, organisation et évaluation, systèmes d’information … et, bien sûr, avec la Fabrique des Transitions. « Ce collectif sera chargé d’outiller les pilotes pour animer leur thématique, pour leur apporter des contenus, faire venir des experts, des intervenants, etc. » conclut Aude.

Virginie Chaput, service DSTEP : définir ensemble la manière d’évaluer l’impact

Virginie Chaput dirige le service DSTEP (Direction Stratégie Transition Evaluation et Pilotage). Direction d’appui pour les services du Conseil départemental, la DSTEP a un rôle spécifique à jouer dans la démarche de transition.

“Notre direction porte des thématiques d’aide à la décision mais aussi des actions de modernisation et d’innovation : évaluation des politiques publiques, pilotage (tableaux de bords, indicateurs), conseil en organisation – sur des petits périmètres. Nous pouvons ainsi pousser à réviser les processus et les outils, mais aussi aider à faire le “pas de côté”, à imaginer des démarches nouvelles avec les citoyens notamment.

Portant ce volet transformation, notre premier axe de travail était d’être une ressource pour le Master Plan. Mais, maintenant que nous sommes dans la mise en œuvre, nous avons travaillé sur le modèle organisationnel en expérimentation – autrement dit, comment articuler ce modèle transversal avec notre organisation plus classique ?

Enfin, nous allons observer et évaluer ce type de projet, qui sera assez différent des politiques publiques classiques. C’est donc une démarche avec laquelle nous apprenons, en même temps que le Master Plan se construit. Et nous verrons comment apporter des éléments d’aide à la décision. Cela revient à la question de l’impact !

Pour cela, il y a bien sûr déjà des critères d’impact environnementaux, mais il faut y ajouter des critères de valeur, plus économiques, plus sociaux. Dans les objectifs méthodologiques du Master Plan, nous devons donc accompagner les différents collectifs à réfléchir sur la mesure d’impact – ce sera notamment fait avec les chefs de projets, les chefs de thématiques, et le collectif Transition écologique. C’est donc un travail définition qui reste à réaliser, et qui se fera de manière communautaire.”

Favoriser l’ouverture, accepter l’incertitude

Autre exemple de nouveau collectif, cette fois au niveau des thématiques : ceux qui seront mis en place par les binômes pilote, incluant des experts hors Conseil départemental (comme l’Aduhme sur l’énergie), des membres de la Commission Citoyenne du BEC, et des agents internes souhaitant s’investir à titre privé. En effet, pour Aude, « il faut valoriser autant l’engagement professionnel que l’engagement privé des agents du Département ».

Lire l’entretien : sobriété, performance et diversification énergétiques, la recette de Sébastien Contamine, directeur de l’Aduhme

Sébastien Defix, directeur général adjoint : un temps d’avance pour le Puy-de-Dôme au niveau national grâce au Master Plan

Sébastien Defix est DGA (Directeur Général Adjoint), auprès du Directeur Général des Services Michel Miolane. Il est en charge du pôle d’appui juridique et stratégique. Il est également professeur de droit à l’Université Clermont Auvergne.

Il chapeaute la Mission Transition Ecologique au sein de laquelle travaille Aude Van Haeringen et son équipe, et participe activement au travail méthodologique à travers l’ensemble du Conseil départemental.

“L’enjeu principal, c’est la transversalité : tous les domaines thématiques, tous les acteurs du territoire, tous les niveaux décisionnels sont concernés par le Master Plan. C’est une vraie dynamique systémique ! Il est capital de le comprendre.

Pour autant, nous n’arriverons pas à convaincre si nous n’évoluons pas en interne. D’où l’organisation décidée récemment avec les binômes, les collectifs transverses, etc. On ne peut plus dire “la catégorie A parle à la catégorie B” … nous voulons vraiment de la transversalité. Moi-même, issu de ces méthodes de travail, je sais ce que ça signifie et j’en suis intimement convaincu. 

En outre, ça ne se réduit pas à la transition écologique. Pour moi, il s’agit d’une vraie transformation sociétale ! Par exemple avec la Fabrique départementale des Transitions : j’y vois deux enjeux principaux

  • d’une part, rendre l’invisible visible – mettre la lumière sur une multitude de projets, de pionniers, de coopérations, qui sont de la vraie richesse territoriale, même si elle ne se mesure pas toujours économiquement ;
  • d’autre part, montrer que l’essentiel n’est pas dans l’action mais dans la manière de la conduire : associer tout le monde à l’action, avec les alliés, les porteurs, les personnes concernées …. comme pour un ENS : associer les gens du territoire qui en feront leur projet et s’en empareront.

Nous n’arriverons pas à convaincre si nous n’évoluons pas en interne.

Sébastien Defix

En conclusion, les élections arrivent et il y a forcément de l’incertitude. Néanmoins, je reste optimiste sur l’avenir du Master Plan. Parce qu’il correspond à une dynamique de fond, mais aussi parce que nous avons, grâce à lui, un vrai temps d’avance au niveau national. Je le constate dans les travaux de la Fabrique des Transitions, nationale, auxquels je participe. Ne perdons pas cet avantage, faisons-le fructifier !”

Mais le fonctionnement du Master Plan n’est pas figé. Si une première organisation a ainsi été décidée et lancée entre février et mai 2021, elle ne sera pas complètement opérationnelle avant la rentrée de septembre 2021, soit bien après les élections – les choix des binômes étant, par exemple, toujours en cours. Un reporting est d’ailleurs prévu par ces pilotes auprès des vice-présidents (Transition Écologique, thématiques …) et au collectif des Directeurs généraux, afin de les intégrer dans le processus.

Quid si, malgré tout, l’application du Master Plan se passe mal ? « On prévoit des espaces de régulation, car on sait que, parfois, cela percutera l’organisation pyramidale pré-existante » reconnaît Aude. « Par exemple, on a organisé un séminaire où l’on a échangé avec les Directeurs de services pour voir leur positionnement. Ils peuvent avoir l’impression que leur rôle est fragilisé, alors que ce n’est pas le but ! Et nous ferons de même avec le futur exécutif »

On prévoit des espaces de régulation, car on sait que, parfois, cela percutera l’organisation pyramidale pré-existante

Aude Van Haeringen

L’ensemble du dispositif est d’ailleurs appliqué à titre expérimental jusqu’en décembre 2021. « C’est exploratoire », pour Aude. “Comment une organisation se transforme-t-elle pour répondre aux exigences de la transition ? On souhaite donner des clés aux élus en décembre 2021, pour qu’ils puissent choisir de continuer ou pas »

Emmanuelle Perrone, doctorante : suivre le Master Plan en mode exploratoire

Entrepreneure sociale, spécialisée en sciences cognitives et en méthodologies d’intelligence collective, Emmanuelle réalise une thèse (sous la direction de Pascal Lièvre du CleRMa) sur la mise en place d’un dispositif d’appui en situation d’exploration. Pour cela, elle suit spécifiquement le déploiement du Master Plan au sein du Conseil Départemental.

“Quand une organisation se retrouve dans un environnement qualifié d’extrême – incertain, risqué, évolutif – elle se met dans une “gestion d’exploration” plutôt que d’exploitation. Ainsi, elle mobilisera d’autres aptitudes qu’en temps normal : expérimentation, capacité à la prise de risque, acquisition des connaissances, construction du sens … tout en conduisant son exploitation (qu’elle ne peut, bien sûr, pas abandonner).

Le postulat de départ est donc que le Conseil Départemental du Puy-de-Dôme, en s’inscrivant dans sa démarche de transition écologique , est en situation de gestion d’exploration. Mon but est d’aider à monter un dispositif d’aide au pilotage pour cette situation. Pour cela, je travaille spécifiquement sur la construction du sens et l’apprentissage, par l’angle des interactions langagières : on observe que le langage, les mots employés, et le sens construit collectivement dans ces échanges, sont très importants dans l’élaboration des imaginaires et des narratifs.

La transition écologique nous met dans une situation qui nous oblige à être moins compétitifs, plus collaboratifs – surtout les organisations pyramidales et “classiques”.

Emmanuelle Perrone

A mon sens, la transition écologique nous met dans une situation qui nous oblige à être moins compétitifs, plus collaboratifs – surtout les organisations pyramidales et “classiques”. (…) A ce sujet, Pascal Lièvre avait mis en place un dispositif dédié partant du principe que, dans une action collective, il y a des attentes contradictoires. Cela mène à des controverses, points d’appui essentiels pour bâtir cette action. On se base donc sur ces points de friction pour construire, mais il faut les identifier, et repenser le pilotage à partir de ça. 

Me concernant, je suis dans une posture d’observation participante : je fais des entretiens, je participe à des réunions, j’écoute ce qui se dit … puis je reconstruis en puisant dans des connaissances théoriques ou expérientielles. Et je fais des retours en interne. Cela me permet de prendre du recul sur le dispositif, avec une approche anthropologique.

Au final, ce dispositif d’aide est déjà en application : il est constitué de boucles réflexives qui garantissent l’apprentissage. La préoccupation la plus importante est néanmoins d’embarquer le plus largement possible.”

Les élections qui se profilent les 20 et 27 juin seront un cap important à franchir, avec beaucoup d’inconnues à la clé. Bien peu sont nos interviewé.e.s qui ont voulu nous donner un pronostic, ou même un avis … et le futur immédiat du Master Plan, du moins sous sa forme actuelle, est probablement dans la balance. Mais le pari fait par la direction actuelle est néanmoins d’avancer, d’où le vote de janvier et l’organisation en cours de déploiement. « On ne veut pas contraindre la future équipe, mais il y a une urgence à agir » conclut Aude. « Ne pas perdre ce qui a été capitalisé. Il nous semble alors plus pertinent d’avancer. Et n’oublions pas que, au-delà des élections, nous devons tous continuer une mission de service public. »

Lire l’entretien : pour Dominique Giron, la transition écologique est une mission de service public

Le Conseil départemental du Puy-de-Dôme réalise une websérie en 6 épisodes, présentée par Fanny Agostini, sur la transition écologique (ici le premier épisode publié sur Youtube)

Les « parties prenantes » du Master Plan

L’organisation du Master Plan est donc lancée depuis … quelques semaines – les dernières décisions internes datant du 28 mai – sur la base de l’expérience apportée par la Fabrique des Transitions. Néanmoins, quel est le retour des différents publics concernés, ces « parties prenantes » sans lesquelles la feuille de route sur la transition écologique ne signifiera rien ?

Nous avons pu échanger avec plusieurs acteurs à travers trois catégories : les services internes au Conseil départemental, les partenaires territoriaux (de la commune au Grand Clermont … en passant par la Fabrique des Transitions), et le grand public – mis en avant par le Budget Eco-Citoyen. Vous trouverez ci-dessous des liens vers les articles détaillant ces retours.

Enfin, en complément, vous trouverez des entretiens longs avec Jean-Yves Gouttebel, Dominique Giron et Jean-François Caron. Ils vous permettront de mieux cerner les motivations de ces acteurs-clé du Master Plan, les problématiques qu’ils ont rencontrées et les enjeux pour demain.

Services internes

Certains ont participé aux groupes de travail menés au tout début de l’aventure, d’autres ont été davantage concernés après le vote du Master Plan : focus sur la transition écologique vue par cinq services du Conseil départemental : routes, autonomie (social), agriculture et forêts, marchés publics, ENS.

Lire l’article : le Master Plan, accélérateur de la transition pour les services du Département
Partenaires territoriaux

Comment intégrer la transition écologique dans un véritable maillage territorial ? Si le Conseil départemental, bénéficiait déjà de conventions éprouvées avec certaines collectivités, le Master Plan peut donner un sens nouveau à d’autres partenariats, notamment via la Fabrique départementale des Territoires.

Lire l’article : l’enjeu du maillage des collectivités territoriales pour la transition
Grand public

De nombreux « micro » dispositifs existaient déjà en faveur des habitants du territoire. Mais une nouvelle étape a été franchie en 2020 avec le Budget Eco-Citoyen, qui a désigné lauréats 63 projets portés et réalisés par les habitants, aussi bien en termes de types de projets que de méthodologie participative.

Lire l’article : un Budget Ecologique Citoyen pour embarquer le grand public et les associations
Le service des routes, pilote de l’application du Master Plan
Le service social – autonomie, parmi les principales compétences du Conseil départemental
Le service agriculture et forêts, au cœur des enjeux de transition écologique
Le service des marchés publics, pour embarquer les acteurs du territoire

Entretiens et propos recueillis par Damien Caillard et Bastien Durand. ; visuel de une : Pierre Soissons / Conseil Départemental du Puy-de-Dôme (DR)