Crédit photo : Alexandre Letort (DR)

La météo vue par Alexandre Letort, pour mieux comprendre le changement climatique

Prévisionniste météo habitant à Laqueuille (Sancy), Alexandre Letort partage son temps entre observations, rédaction de bulletins locaux … et sensibilisation au changement climatique.


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Pourquoi cet article ?

En juin 2021, j’avais pu passer 4 jours dans le Sancy pour rencontrer différents acteurs de ce territoire et échanger avec eux sur leur perception et les impacts du changement climatique.

J’ai notamment fait la connaissance d’Alexandre Letort, dans une maison « du bout du monde » qui m’a tout de suite plu. Beaucoup de monde dans le Sancy me conseillait de rendre visite à Alexandre.

Dans sa maison, après avoir dépassé la voiture Météovergne garée dans l’allée et bardée de capteurs, j’ai pu échanger quelques instants avec le fondateur de l’entreprise, mais aussi rencontrer Kevin, son collaborateur. Nous avons convenu d’un entretien en septembre pour valoriser ce qui me semblait être une approche unique, ou tout du moins très originale, du travail de prévisions météo – combinée à une vraie dimension entrepreneuriale et numérique.

Damien

Les principaux points à retenir

  1. La météo se concentre sur l’état ponctuel de l’atmosphère, tandis que le climat regroupe l’ensemble des phénomènes météo pour définir un état moyen et souvent caractéristique d’un territoire. Il faut jusqu’à 30 années de données météo consécutives pour commencer à définir un climat local.
  2. Alexandre insiste sur ces définitions, et sur celle du changement climatique, qu’il estime liée non pas aux extrêmes ou aux records de température, mais à la persistance de températures anormales sur de longues périodes – douceur comme chaleur. Il signale que la différence « normale » de température entre Clermont et le Mont-Dore n’est que de 4 degrés, comme entre Lille et Nîmes.
  3. Dans le Sancy, le relief et l’orientation du massif rendent les masses d’air très changeantes. S’y observe une élévation continue de la température, en dépit de certains hivers encore neigeux. En plaine (Limagne), les canicules seront particulièrement intenses.
  4. Globalement, Alexandre attire l’attention sur le prisme du « ressenti » qui peut estomper la perception d’un vrai changement climatique : soit parce que les mesures de température sont erronnées, soit parce que l’on a tendance à comparer sur de mauvaises bases … voire à oublier, au bout de 3 ou 4 années d’anormalités, la norme précédente. C’est ainsi que des 40 degrés en Limagne pourront devenir « normaux« , dans la tête des gens, sous quelques années.
  5. Alexandre travaille ainsi beaucoup sur la sensibilisation au changement climatique pour le grand public comme pour les professionnels. Il alerte sur la distorsion de perception liée au ressenti, explique les questions de temporalité (nous vivons une accélération inédite du réchauffement), et en explique les mécanismes. Il souhaite aider, dans la mesure du possible, les acteurs locaux politiques et économiques à prendre conscience du problème, à l’intégrer dans toutes leurs décisions et à adapter les territoires et leur économie aux futures conditions climatiques.
  6. Avec Météovergne, Alexandre propose un service météo localisé, voire personnalisé. L’utilisation de modèles informatiques est complétée par ses propres observations terrain, et potentiellement par son conseil en direct. Il insiste sur la valeur de l’expérience humaine du prévisionniste sur un territoire donné, un territoire dont il finit par connaître les différents aspects climatiques et dont il peut comprendre le fonctionnement face aux masses d’air, de nuages ou aux vents.
  7. Enfin, Alexandre a choisi l’Auvergne pour vivre et travailler, notamment parce qu’il était très attaché à la région depuis l’enfance, et parce que sa configuration climatique et géologique lui semble particulièrement intéressante, avec énormément de diversité.

L’intervenant : Alexandre Letort

Crédit photo : Alexandre Letort (DR)

Fondateur et directeur de Météovergne ; prévisionniste météo, basé à Laqueuille dans le Sancy


Né en région parisienne, Alexandre a grandi dans la campagne tourangelle. Il revendique une culture rurale, notamment via la pratique fréquente du cheval qu’il a acquise dans sa jeunesse.

Il connaissait l’Auvergne depuis son enfance. En choisissant de s’y implanter et d’y démarrer son entreprise, Météovergne, il souhaite vivre au coeur d’une « très grande diversité de climats, avec des saisons très marquées – entre l’influence de l’altitude et de la continentalité à l’Est, et les premiers reliefs atteints par les perturbations océaniques à l’Ouest »

Il pratique aujourd’hui, à temps plein (voire plus) le métier de prévisionniste météo via son application Météovergne. Il réalise également beaucoup d’observations de terrain, en particulier dans le Sancy. Enfin, il souhaite poursuivre et développer le volet « sensibilisation » de son activité, afin de « susciter l’intérêt pour le climat« .

Contacter Alexandre par courrier électronique : meteovergne [chez] orange.fr
Contacter Alexandre par téléphone : 06 31 50 42 26

Crédit photo : Alexandre Letort (DR)

La structure : Météovergne

Application mobile de prévisions météo localisées dans le Puy-de-Dôme, et services personnalisés


Météovergne est une application sur smartphone (Android, Iphone) proposant des prévisions météo sur les territoires du Sancy, de la Chaîne des Puys et de la plaine de la Limagne. Elle est développée, alimentée et maintenue par la société du même nom, créée par Alexandre Letort et basée à Laqueuille, dans le Sancy.

Météovergne propose également des services personnalisés autour des prévisions météo (bulletins dédiés) et de la sensibilisation au changement climatique (conférences, découvertes terrain, formations).

Voir le site web de Météovergne

Crédit visuel : Météovergne (DR)


Tu es météorologue, prévisionniste, mais tu traites beaucoup des enjeux climatiques …

En fait, la mission d’un prévisionniste auprès du grand public commence … par expliquer la différence entre météo et climat. Et je le répète inlassablement : la météo, ce sont des informations données sur l’état du temps et de l’atmosphère. Le mot-clé, ici, est “état” : on est sur du ponctuel. 

Le climat, lui, est l’ensemble des phénomènes météo qui caractérisent l’état moyen de l’atmosphère en un lieu donné. Dans ce cas, les deux mots-clé sont “ensemble” et “moyen”. Le climat est donc, d’une certaine manière, la moyenne de la météo. C’est là que les deux disciplines sont à la fois différentes et complémentaires.

Le climat est donc, d’une certaine manière, la moyenne de la météo.

J’en veux pour preuve que les données climatiques sont fiables à partir de 30 années de recul sur une station météo particulière, en y intégrant les variations inter-annuelles et les cycles observés. Ce n’est qu’à partir de ce genre de données que l’on peut avoir une idée du climat local – autrement qu’en analysant la flore, bien entendu.

Il faut trente années de relevés de données, via des capteurs météo comme celui-ci, pour établir des tendances climatiques / Crédit photo : RitaE de Pixabay

Constates-tu les effets du changement climatique dans tes observations ?

Le réchauffement climatique peut se traduire par des intensités de température très fortes, de manière ponctuelle – des canicules. Mais ce ne sont pas les records qui me posent problème : il s’agit plutôt de la persistance de la douceur ou de la chaleur, selon les saisons, qui tireront les moyennes vers le haut.

Lire l’entretien : le changement climatique dans le Massif Central, suivi par Vincent Cailliez

En tant qu’habitant du Sancy, comment jouent les différences d’altitude sur la météo et sur le climat ?

Au niveau de la température, c’est déjà flagrant : ce qui différencie le Mont Dore de Clermont n’est que 4 degrés celsius … comme entre Nîmes et Lille. Souvent, les gens s’imaginent qu’il y a 10 ou 15 degrés de différence ! C’est donc relativement peu.

Ce qui différencie le Mont Dore de Clermont n’est que 4 degrés celsius … comme entre Nîmes et Lille.

Quant aux évolutions liées au changement climatique, le réchauffement est décuplé en altitude de par les brusques changements de masses d’air qui peuvent s’y produire. A l’été 2019, on a constaté entre 25 et 29 degrés sur les principaux sommets en pleine nuit, ce qui était complètement inédit ! Quant à l’enneigement qui a tendance à disparaître, il ne suffit pas de se rassurer en se disant que “des hivers sans neige, on en a eu”. Quand on regarde les graphiques pluri-décennaux, on voit que la température moyenne ne fait qu’augmenter.

Le Mont-Dore et le massif du Sancy, vus du Puy Gros. Point culminant du Massif Central, le Sancy se dresse comme premier « rempart » face aux flux océaniques. Ses nombreuses vallées encaissées expliquent aussi les brusques changements météo qui y sont observés / Crédit visuel : Fabien 1309 (Wikimedia Commons, CC BY SA 2.0)

En complément, en plaine, c’est là qu’il fera le plus chaud. Or, beaucoup de gens ne se rendent pas compte de la “normale” des températures en plaine. Avoir 40 degrés en Limagne l’été, c’est anormal ! Depuis les années 1970, à Aulnat, on a observé seulement 3 jours avec une température dépassant +40°C, dont deux en 2019.

Tu évoques à mot couvert la notion de ressenti. Est-ce qui, selon toi, brouille la compréhension des enjeux par les habitants ?

En effet, d’une part, il est facile de faire une mauvaise mesure de la température – au soleil, au-dessus d’un toit en tôle ou même d’une terrasse, la donnée est faussée. D’autre part, on n’a pas facilement conscience de la réalité des données enregistrées, on parle d’un été “pourri” comme cette année par exemple, sans bien sûr en donner de définition scientifique …

Beaucoup de gens ne se rendent pas compte de la “normale” des températures en plaine.

Or, cet été 2021 a, selon les relevés officiels, légèrement dépassé la normale en termes de température, de 0,2 à 0,4 degrés. Quant à la pluviométrie, elle a été forte mais pas exceptionnelle. Au final, cet été fut bien plus proche d’un été “standard” que les précédents, ravagés par les sécheresses et les canicules !

Je dirais que les trois quarts de la population n’ont pas conscience de ce qu’il se passe réellement : ils savent qu’il y a un changement climatique, mais n’en ont qu’une connaissance très vague. Pour beaucoup, s’ils ne constatent pas 25 degrés en hiver, et 35 en été, le réchauffement n’est pas encore arrivé.

Avec la Météovergne-mobile, équipée en capteurs et appareils de relevés, Alexandre peut sillonner le terrain mais aussi aller à la rencontre des différents publics, et notamment des enfants / Crédit photo : Alexandre Letort (DR)

Comment la perception des anomalies météorologiques se “lisse”-t-elle dans le temps ?

Le grand problème du changement climatique est sa vitesse. Actuellement, nous gagnons 0,2 à 0,5 degrés tous les dix ans. Dit comme ça, cela paraît peu, mais c’est une évolution qui prend normalement 1000 ans et non pas 10 ! 

Il y a certes eu des cycles dans le climat, et c’est pour cela que les gens ne s’en inquiètent pas outre mesure. Mais ils n’ont pas conscience de l’extrême longueur, à l’échelle humaine, de ces cycles en temps normaux : un millier, un million d’années, c’est difficile à appréhender. Or, le réchauffement qui nous frappe est bien plus brutal que cela.

En outre, ce qui m’inquiète le plus, c’est qu’il faut 3 ou 4 années “d’anormalité” dans les températures ou la pluviométrie observée pour que la norme perçue change. Pour que, par exemple, une canicule de 10 jours en été entre dans les mœurs.

Lire l’entretien : Christophe Vial incite à « se demander comment on va vivre avec le changement climatique »

Tu te rends beaucoup sur le terrain – dans le Sancy en particulier – pour effectuer des observations ou mener des actions de sensibilisation. Quel impact climatique observes-tu sur la végétation ?

Cette transition climatique très rapide que nous vivons va entraîner la destruction massive de nombreux végétaux et forêts. Les plantes ne peuvent pas toutes s’adapter à cette vitesse de changement ! 

Je ne fais pas de prévision climatique. Cela dit, au regard du rythme actuel et si on extrapole à partir de la dynamique actuelle, d’ici 2050, on aura à Clermont la température moyenne de Nîmes des années 50-80. Pour le Mont-Dore, ce sera, d’ici 2070, la même température que Clermont dans les années 80. Comment le monde du vivant, sans parler de nos économies ou de notre agriculture, pourront s’adapter à cela en à peine 30 ans ?

Il y a la partie prévisions et rédaction de bulletin au chaud devant un ordinateur, et la partie observations sur le terrain. Bien souvent, il faut y aller par ses propres moyens. Mais les photos valent le coup ! / Crédit photo : Alexandre Letort (DR)

Comment parviens-tu à sensibiliser le grand public sans occulter l’aspect systémique du climat ?

Le climat, c’est en effet un des “ensembles” les plus complexes qui soient. Bien plus que l’air autour de nous, il dépend de l’océan et du cycle de l’eau en général, mais aussi des glaces, de l’occupation des sols, des reliefs … en retour, c’est lui qui conditionne complètement le monde du vivant et, in fine, notre mode de vie en tant qu’humains.

Et il faut expliquer cette complexité ! Montrer les liens entre atmosphère et occupation des sols, l’impact sur l’agriculture, la végétation … Sinon, que fait quelqu’un qui ignore l’explication des phénomènes qu’il observe ? Il réagit par la peur. 

En complément : Météo Centre, association « cousine » de Météovergne, présidée par Olivier Renard

« Notre association, dont je suis le président, s’étend sur les 6 départements de la région Centre-Val de Loire (nous couvrons 70 stations de mesure). Nos actions sont similaires à celles de Météovergne, mais avec une logique associative – nous comptons ainsi 7 bénévoles et environ 120 adhérents.

Nous avons découvert Alexandre via les réseaux sociaux. Sa façon de travailler nous a tout de suite plu, et comme nous étions plusieurs à partir en vacances en Auvergne, nous avons pu organiser des rencontres, partager nos approches, et monter un échange de données et de compétences – nos adhérents ont accès à Météovergne quand ils vont en vacances dans le Puy-de-Dôme. Aujourd’hui, nous nous voyons une à deux fois par an.

Si nos fonctionnements sont différents, nos points de vue sur les enjeux climatiques sont très proches. Nous sommes tous des personnes compétentes et passionnées, et nous essayons de sensibiliser le public au changement climatique. Cependant, notre extension régionale est à la fois une force (nous touchons potentiellement plus de monde) et une faiblesse : comparativement à Météovergne, notre ancrage local est bien moins fort.

Il n’y a pas de « fédération » d’associations et d’acteurs locaux de la météo en France. Nous fonctionnons plus par relations bilatérales : avec Alexandre, donc, mais aussi avec Météo Bretagne, le Réseau d’observation du massif alpin, etc. »

Entretien téléphonique du 30 septembre 2021

La prévision météo est-elle plus fiable, ou plus aisée à réaliser, qu’avant ?

Comme le climat, la météo est également un domaine très complexe. On nous reproche souvent, à nous autres prévisionnistes, de ne pas arriver à prévoir les orages 3 jours à l’avance … or, pour être très précis, il faudrait connaître toutes les données météo partout dans le monde. C’est bien plus complexe qu’envoyer une fusée dans l’espace ! 

A cause du changement climatique, les repères ne sont plus dans la norme, et cela complexifie les prévisions.

Heureusement, les modèles de calcul sont de plus en plus fiables. Mais, à cause du changement climatique, les repères ne sont plus dans la norme, et cela complexifie les prévisions. Parfois, ça nous arrive de naviguer à vue. Et il faut miser sur l’expérience humaine : le prévisionniste, avec son recul, sait reconnaître les phénomènes météo locaux. Une approche qui marche encore bien, la plupart du temps. Mais parfois, c’est difficile de prévoir avec fiabilité au-delà de 3 jours …

L’épisode de gel printanier d’avril 2021 a été dévastateur notamment pour la vigne française, qui aurait perdu 1/3 de sa récolte. C’est un exemple marquant d’irrégularité météorologique, conséquence du dérèglement des normes climatiques. / Crédit photo : laurentgraphiste de Pixabay

Pourquoi t’être installé en Auvergne ?

Je connaissais cette région depuis mon enfance. J’ai toujours été passionné de météo et de nature, et j’adorais “vivre” différentes ambiances naturelles. En Auvergne, il y a cette très grande diversité de climat, avec des saisons très marquées : à l’Ouest, l’influence océanique qui vient se heurter au premier relief qu’elle rencontre ; à l’Est, l’altitude combinée à une forme de continentalité du climat.

Tout cela entraîne des conditions très particulières … et potentiellement très perturbées. Il se passe toujours quelque chose. Dans mon métier, c’est très rare de s’ennuyer ! D’autant plus qu’avec le changement climatique, même si c’est hélas les symptômes d’une planète malade, il y aura des phénomènes inédits et passionnants à observer. Une sorte de bouquet final ?

En complément : l’avis de Michaël Bléret, prévisionniste à la défense belge qui a travaillé auprès d’Alexandre

« J’avais collaboré avec Alexandre durant quelques mois aux débuts de Météovergne, car il avait besoin d’un prévisionniste en appoint. Nous avons travaillé uniquement à distance, mais j’ai senti qu’Alexandre est un autodidacte passionné, avec un bon feeling des mouvemenets de l’atmosphère et des méso-climats de la région.

Un prévisionniste doit pouvoir s’adapter à toute région en étudiant en profondeur ses caractéristiques géographiques. Puis, avec le recul, on en remarque les particularités. Je l’admets, ça demande beaucoup de temps et d’énergie, mais Alexandre m’avait également briefé sur certaines notions qu’il observait au quotidien. (…) C’est clair qu’il faut énormément d’expérience dans un milieu pour en connaître toutes les subtilités météo »

Entretien par Messenger du 29 septembre 2021

Comment résumes-tu ton ambition professionnelle à travers Météovergne ?

Je fais de l’observation et de la prévision météorologique. Mais, à travers cela, je cherche surtout à sensibiliser au maximum : autrement dit, expliquer le climat. 

A travers l’observation et la prévision météorologique, je cherche surtout à expliquer le climat.

Je précise également que, si j’apporte des diagnostics, je ne suis pas là pour dire ce qu’il faut faire. Je sais qu’il y aura toujours des gens réfractaires à la sensibilisation. Et on ne pourra pas les forcer. Par exemple, j’ai récemment fait l’achat de données météo depuis les années 1950, afin de réaliser des mises en perspectives climatiques mensuelles. Mais j’entends parfois des gens qui me disent “je ne fais plus confiance aux statistiques, je préfère croire mon grand-père qui a connu le temps d’avant”. Après le Covid, ce type de réactions s’est amplifié.

Intervention d’Alexandre devant le Peloton de Gendarmerie de Montagne du Mont-Dore en mars 2020. Le travail de sensibilisation mené ici est capital pour les acteurs du territoire / Crédit photo : Alexandre Letort (DR)

Es-tu plutôt optimiste ou pessimiste sur la capacité des habitants et des acteurs locaux à changer face au dérèglement climatique ?

Le sujet est trop clivé. En campagne, quand quelqu’un parle climat ou écologie, il est vite associé au “bobo parisien” qui vient donner des leçons. Et c’est regrettable, car, quel que soit son “bord”, on sera tous concerné par ce qui va se passer.

Néanmoins, j’ai conscience de la difficulté à changer de modèle pour faire autre chose. Quand un chasseur ou un agriculteur me dit qu’il est très écolo, ça me fait autant sourire qu’un urbain qui dit ça parce qu’il a des tomates sur son balcon.

En complément : retour d’expérience de Jean-Michel Gasq, directeur d’exploitation du Panoramique des Dômes, sur l’accompagnement proposé par Météovergne

« Le Panoramique des Dômes travaillait avec un service informatisé de prévisions, proposé par Météo France. A mon arrivée en 2018, j’ai voulu m’orienter vers un acteur de terrain, qui pourrait faire des prévisions localisées sur le Puy de Dôme – et non pas tout le département, comme c’était le cas auparavant.

De par sa connaissance du massif du Sancy et sa capacité à être mobile et à réaliser des observations sur site, Alexandre était la personne qu’il nous fallait. Et, tout simplement, c’était un humain [et pas un service informatisé] ! Quand j’ai besoin de parler des problématiques météo, il me répond, il est spécialiste du sujet ; s’il faut organiser une réunion, il se déplace ; s’il faut un avis par rapport à un événement dépendant de la météo, comme un concert ou un marché, il me le communique …

Un autre des grands avantages des services d’Alexandre est qu’il n’a pas cette « pression » de la publicité exercée sur les médias. Quand on lit de l’info météo dans un média, il y a toujours ce risque de « vouloir faire plaisir », de ne pas annoncer un été pluvieux pour ne pas froisser tel ou tel annonceurs de sites de vacances en ligne … Le fait d’avoir un prévisionniste indépendant, qui ne vit que du service rendu, nous permet d’avoir une information honnête et sans filtre.

Enfin, Alexandre a pu travailler avec nous sur le développement d’outils spécifiques ou sur des solutions d’ordre technique, comme quand nous voulions renforcer nos capteurs de température au sommet du Puy de Dôme. »

Entretien téléphonique du 29 septembre 2021

Et comment analyses-tu l’approche des élus locaux ?

Certains élus ont conscience du problème, comme – il me semble – Lionel Gay, le président de la communauté de communes du Massif du Sancy. Il affiche une sensibilité que j’espère sincère. Mais les comportements d’autres montrent qu’ils n’ont pas compris. C’est le cas des politiques “pro-neige” qui affirment que le ski a de l’avenir, qu’il faut “sécuriser” la neige (avec des canons à neige artificielle) … ça n’est certainement pas une bonne réponse.

Ne pas intégrer l’évolution climatique actuelle dans les choix d’aménagement ou de décisions politiques, c’est du déni.

Je suis évidemment conscient qu’avec la neige, il y a des emplois, des familles qui en sont dépendantes. Mais ne pas intégrer l’évolution climatique actuelle dans les choix d’aménagement ou de décisions politiques, c’est du déni, qu’il soit “volontaire” (climato-scepticisme) ou “involontaire” (on est conscient de ce qu’il se passe mais on ne veut pas croire l’avenir qui nous attend, par peur). Dans un premier cas, c’est démoralisant car c’est la science qui est bafouée, dans le second, c’est triste pour tout le monde.

La combinaison des déplacements sur le terrain pour des observations et des relevés, et des prévisions locales (parfois quasi-personnalisées), sont un des points différenciants d’Alexandre et de Météovergne / Crédit photo : Alexandre Letort (DR)

Tu avais émis un “appel à la mobilisation” sur les réseaux sociaux, au début de l’été, pour sauver Météovergne. Es-tu désormais rassuré sur la pérennité de ton entreprise ?

Oui, et ce message a plutôt bien fonctionné. L’appli Météovergne compte aujourd’hui 2000 abonnés, avec un bon mélange de particuliers et de professionnels. Et je produis des bulletins quotidiens pour de nombreux sites comme le Panoramique des Dômes, les stations du Sancy, ou pour des événements comme le Trail du Sancy et même les concerts de la Coopérative de mai

En complément : l’apport salutaire de Kevin Berland, salarié Météovergne depuis avril 2021

« Je m’occupe de la gestion des abonnés à l’application mobile, et je réalise des bulletins météo quotidien, mais aussi sur les « tendances » (prévisions à quelques jours). L’objectif est d’abord de mieux répartir les tâches et le temps de travail avec Alexandre, et à terme de le compléter pour être autonome sur les prévisions et la rédaction de bulletins.

Je suis titulaire d’un master en physique-chimie de l’atmosphère, et mon expertise porte sur le domaine météo – spécifiquement, sur la formation des nuages et le comportement des gouttelettes d’eau.

Pour faire tourner Météovergne, il faut être au moins deux. Le temps d’observation comme celui de rédaction des bulletins est chronophage, sans compter l’administratif. Et encore, d’ici l’hiver, il faudra faire des déplacements sur le terrain, tâche dans laquelle nous pourrons nous compléter. »

Entretien visio du 30 septembre 2021

Mais la prévision météo reste un métier extrêmement chronophage, qu’on ne peut pas remettre au lendemain ! J’ai heureusement pu recruter mon premier salarié, Kevin. Il me permet de gagner du temps, d’améliorer l’existant, de me soulager tout simplement. Et de me remettre progressivement à quelque chose que j’avais trop délaissé dernièrement : faire de la pédagogie, de la sensibilisation, et susciter l’intérêt pour le climat.

Pour aller plus loin (liens proposés par Alexandre) :
Comprendre – « Petit Manuel de météo montagne » de Thillet et Schueller (éditions Glénat), pour tout comprendre des subtilités météo à travers la diversité des phénomènes en montagne, et donc de leur sensibilité au réchauffement climatique
Agir – Ecouter les conférences de Jean-Marc Jancovici, qui pose un diagnostic intéressant

Propos recueillis le 20 septembre 2021, mis en forme pour plus de clarté puis relus et corrigé par Alexandre. Crédit photo de Une : Alexandre Letort (DR)