Sempervirens acquiert des parcelles forestières pour les laisser en libre évolution. Son but : préserver la biodiversité et alerter contre les plantations d’arbres en monoculture. En compagnie de ses animateurs, promenons-nous dans les bois…
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« Les imaginaires, médiation culturelle de la résilience territoriale »
Notre prochaine table ronde réunira des intervenant.es puydômois.es autour des « imaginaires » et de la manière dont ces représentations culturelles façonnent notre engagement
48ème Rencontre Tikographie, jeudi 10 avril 17-19h (au KAP) – tous publics, accès libre
Depuis le lieu-dit L’Étang, le chemin s’avance d’abord sur le plateau : le regard porte loin, jusqu’aux crêtes du Forez. Puis le sentier s’enfonce dans la forêt et descend, dans ce repli de la faille de Limagne, jusqu’au ruisseau joliment baptisé l’Adrienne. De part et d’autre, les feuillus d’essences et d’âges divers semblent avoir poussé de façon anarchique. Mais ici ou là, une futaie de résineux dressés dans un bel alignement signale une intention de rentabiliser à court terme un bout de forêt.
Une fois enjambée l’Adrienne, nous arrivons à destination : la parcelle acquise par l’association Sempervirens. Cinq hectares de pente raide où le châtaignier domine, mêlé aux chênes, hêtres, érables. On peut aussi repérer des frênes, des merisiers, même des ormes. Peu exploitable, tout ça…
Ça tombe bien : l’association n’a aucune intention de l’exploiter, seulement de la laisser évoluer à sa guise. Comme les autres parcelles dont elle s’est rendue propriétaire, dans les parages de Saint-Ours-les-Roches et de Blot-l’Eglise. 16 hectares au total.

Ici, nous sommes sur le territoire de Chanat-la-Mouteyre. Notre groupe d’une vingtaine de personnes, emmené par le petit noyau actif de l’association, patauge dans les feuilles mortes en ce samedi de novembre. Les uns sont – individuellement ou collectivement – propriétaires de bois ou cherchent à en acquérir, d’autres sont sympathisants ou déjà adhérents de Sempervirens, que beaucoup ont découverte à l’occasion du Budget écologique citoyen, il y a deux ans. Car l’association qui venait juste de se créer en a été lauréate : une double occasion de se faire connaître et de lancer le projet, grâce à la dotation de 55 000 euros récoltée dans cette opération. C’est cette somme qui a permis l’acquisition foncière.
« Notre but est de protéger la nature et pour cela, c’est pas mal d’être chez soi », fait remarquer d’emblée Stéphane Erard, le président de l’association, pour expliquer la démarche. Le nom que s’est choisi l’association porte d’ailleurs en lui tout un programme : ce mot latin désignant des plantes et arbres dont les feuilles ne sont pas caduques pourrait se traduire par « verdoyant pour toujours ».
Petits laboratoires pour chercheurs du futur
La démarche, c’est d’abord de lutter contre ce qui apparaît comme une aberration aux fondateurs : les plantations mono-espèces et les coupes rases, destructrices de la biodiversité au profit d’un rapport financier rapide. « La forêt, c’est le temps long ; la plantation vise une exploitation à 40 ou 60 ans d’un arbre qui a un potentiel de vie de 500 ans ! », martèle le président.
C’est ce raisonnement qui a initialement amené Stéphane, Juliette et Antony à fonder Sempervirens. Travaillant dans le milieu de la protection de la nature et de la biodiversité, ils se sont rencontrés d’abord dans le cadre professionnel et s’appuient sur leurs compétences pour agir dans le cadre associatif.
« Nous voulons aussi créer autour de ces parcelles des espaces d’échange. »
Stéphane Erard
Mais leur démarche se veut modeste : « Nous ne changerons pas la physionomie de la forêt auvergnate avec nos quelques hectares. Mais avec ces parcelles que nous voulons simplement laisser tranquilles, nous souhaitons créer de petits laboratoires à disposition des chercheurs qui voudront comprendre comment la forêt répond d’elle-même aux changements climatiques. Nous voulons aussi créer autour de ces parcelles des espaces d’échange et de réflexion, en organisant des sorties, des rencontres, en sensibilisant d’autres propriétaires forestiers. »

Une chance : en Auvergne, le parcellaire est extrêmement morcelé, ce qui a (un peu) freiné les projets d’exploitation à outrance comme on peut en rencontrer dans d’autres massifs forestiers. Et certaines zones escarpées et granitiques, comme ici le long de la faille de Limagne, ont eu l’heur de ne pas intéresser les planteurs de douglas et autres espèces à croissance rapide. « Mais ça relève du hasard, pas d’une volonté politique de protection », déplore Stéphane.
De l’importance du bois mort
La démarche se révèle cependant complexe. Juliette Berger, trésorière et chargée des opérations d’acquisition, l’explique en détail : « Nous partons du terrain, en repérant des parcelles pour leur intérêt écologique et patrimonial. Ensuite, il faut rechercher les propriétaires, ce qui n’est pas simple : ils sont souvent multiples, lointains, ayant reçu en héritage des bois qu’ils ne connaissent même pas. Il y a une démarche fastidieuse sur le cadastre, auprès des notaires… puis une prise de contact qui la plupart du temps ne reçoit aucune réponse. Quand nous en avons une, nous essayons de rencontrer les propriétaires pour leur expliquer notre démarche. Ceux qui acceptent de nous vendre sont ceux que nous avons convaincus. Ensuite, il faut encore passer par des procédures, suspendues notamment au droit de préférence : les propriétaires des parcelles limitrophes ont priorité à l’achat, selon une loi qui a pour but de rendre le parcellaire plus cohérent. Pour les parcelles que nous avons visées, nous avons eu la chance de ne pas y être confrontés. »
« Nous aimerions acheter des parcelles de monoculture pour y réintroduire de la naturalité. »
Juliette Berger
Avançant encore sur le chemin qui surplombe l’Adrienne, Stéphane fait remarquer au passage des ornières laissées par des motos tout terrain. « C’est un souci, particulièrement dans cette zone à la périphérie de l’agglomération clermontoise. Ce n’est pas facile à gérer, il peut aussi y avoir d’autres pratiques comme le trail. Nous aimerions pouvoir discuter avec eux et leur faire comprendre la démarche », note-t-il avec philosophie, sans animosité.

Plus loin, nous tombons sur quelques troncs de vieux châtaigniers abattus qui commencent à se décomposer. « On achète de la vermine ! », ironise-t-il, avant de se lancer dans l’explication du grand intérêt de ces nids de biodiversité : « La forêt française manque de bois mort, car on a la culture du ‘bois propre’. Mais c’est très important de laisser ces arbres tombés ou ces souches sur place. Quand il a terminé son cycle de vie, l’arbre mort accueille tout un tas de ‘décompositeurs’ qui vont peu à peu restituer au sol les éléments chimiques nécessaires à la croissance des autres arbres. C’est indispensable à une forêt vivante pour qu’elle se régénère d’elle-même. Évidemment, ça n’intéresse pas ceux qui veulent tirer des revenus de leurs forêts… »

Une vision de long terme
L’association n’est cependant pas opposée à tout prélèvement de bois. « Entre les coupes rases de plantations mono-spécifiques et notre non-intervention radicale qui est un geste politique fort, il y a la place pour une gestion ‘à la papa’ prélevant raisonnablement sur une forêt gérée de façon éthique », relève Stéphane.
Il entre d’ailleurs dans les projets de l’association de contribuer à le démontrer, comme l’explique Juliette : « Nous aimerions acheter aussi des parcelles où pratiquer ce type de gestion avec prélèvement raisonné et respect de la biodiversité. Nous envisageons même d’acheter des parcelles de monoculture de résineux, pour y réintroduire progressivement de la naturalité. C’est important, pour notre dialogue avec les propriétaires que nous voulons sensibiliser, de montrer que nous avons des réponses. Mais bien sûr, ce sont des projets de très long terme pour une activité associative, ce qui ne facilite pas la mobilisation. »
Une mobilisation pourtant nécessaire, car l’association compte trouver un modèle économique, notamment pour les futures acquisitions, dans un mélange de mécénat, de dons et adhésions et de campagnes de financement participatif. Important aussi pour sensibiliser le plus grand nombre à l’intérêt, pour la résilience de notre territoire, de respecter et protéger les écosystèmes forestiers. Des balades pédagogiques comme celle de ce beau samedi automnal peuvent y contribuer, tout comme l’invitation des adhérents à participer à des travaux de bornage, de repérage, etc.

Avant de rebrousser chemin pour reprendre la direction de L’Étang, nous poussons jusqu’à l’extrémité de la parcelle. Car cette première visite publique sur le site est aussi l’occasion de marquer la propriété par une petite plaque ornée du logo de l’association. Antony Porte, le troisième cofondateur, choisit un beau châtaignier qui surplombe l’entrée du chemin et enfonce au marteau deux clous pour fixer la plaque.
Nos guides ne cachent pas leur émotion. Le reste du groupe applaudit. C’est presque rien, mais ce petit moment solennel sonne comme la promesse d’une longue, très longue aventure…
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Reportage réalisé le samedi 6 novembre 2022. Photo de Une : Marie-Pierre Demarty, Tikographie